J’ai hâte de passer à la vie des citoyens.

Ici, ce n’est plus un simple crayon qu’il faudrait tracer pour être exact ; et pourtant n’est-il pas plus difficile de la montrer dans ses phases multiples que de résumer l’activité de New-York ?

A toutes les heures et en chaque saison, mille tableaux s’offrent aux yeux charmés. Ce sont, le long des routes, les travailleurs qui vont aux champs ou en reviennent. Une double file ininterrompue s’échelonne ; chacun salue, caresse au passage l’ami qu’il reconnaît. Aucune confusion : bien qu’il n’y ait pas d’agents de police, tous respectent le règlement et conservent la droite.

Plus loin, une scène charmante. On a invité les ouvriers les plus jeunes à monter sur un arbre. Répandus sur les branches, réjouis par l’agrément du jour et la conscience d’être utiles, ils détachent les graines, tandis que sur le sol leurs compagnons moins agiles mais plus robustes chargent la récolte qui semble tomber du ciel et l’emportent à la ville ou vers un silo proche.

Ailleurs encore, un berger surveille, paisible, des pucerons qu’une enceinte de terre sèche retient prisonniers dans leur parc.

Ainsi, partout, l’image d’une vie active, sociable et sans ennuis. Aux rudes labeurs succèdent les plaisirs. J’ai vu de jeunes reines quitter leur palais pour le Champ de mai et se livrer à des joutes, cependant qu’autour d’elles les spectateurs arrêtés jouissaient de la beauté du soir et les remerciaient pour un délassement si aimable. Tous les genres d’occupation, que dis-je ! la science même, sont entourés d’égards : malgré quoi une égalité parfaite subsiste entre chacun. Les décorations et autres marques honorifiques sont proscrites. Qu’une fourmi ait découvert le secret d’empêcher la germination des graines dans les greniers, est prodigieux : cependant aucun monument ne perpétue la mémoire de ce bienfaiteur illustre. Enfin tel est l’attrait d’une telle république, que des étrangers n’hésitent pas à lui offrir gratuitement leur travail, sollicitant pour unique récompense l’honneur de compter parmi ses citoyens.

Voilà, résumé, et j’oserai dire défiguré par le récit, l’état remarquable enfanté par une Constitution bien faite.

Abordons maintenant les catégories militaires.

Hélas ! ma plume hésite et recule, épouvantée. Trop souvent et malgré l’impassibilité nécessaire au savant consciencieux, il m’est arrivé de détourner la tête devant ce spectacle où la stupidité le dispute à la sauvagerie. Trop souvent, j’eus l’occasion d’assister aux exploits de ces fourmis dites sanguines (formica sanguinea), que j’inclinerais à croire ainsi nommées moins à cause de leur couleur qu’en signe de réprobation universelle pour leurs mœurs exécrables.

Cessant brusquement de vaquer à leurs travaux champêtres, elles se groupent en régiments et partent pour la guerre de conquête. Que de fois je les vis ensuite revenir, chargées de dépouilles, ramenant leurs tristes prisonniers, fières du butin qui les a dédommagées !