« Imprudentes ! aurais-je voulu crier, comment ignorez-vous que cet apprentissage de gloire qui vous enivre est le premier degré de l’escalier qui conduit à la ruine ? Songez à vos aînés, les Polyergues, les Anergates ! Un temps viendra, il est proche peut-être, où, comme eux, vous étant accoutumées à tirer vos seules ressources de la violence, vous délaisserez aussi le travail sacré. Le combat fini, vous appellerez des esclaves pour vous porter, des esclaves pour vous nourrir. On vous verra, à votre tour, mourir de faim faute de serviteurs, impuissantes malgré vos armes et, pareilles à ces Stromgylognatus dont la faiblesse vous semble ridicule, devenir le jouet de vos victimes ! »

Mais il faut aller au delà ; laissons de côté ces peuples dont les mœurs conservent, malgré tout, une allure martiale propre à retenir la sympathie et plongeons au fond de l’abîme, chez l’Anergate

Sages de la Grèce, austères législateurs de Rome, que n’avez-vous contemplé ces restes d’un empire régi par les lois que vous avez données à l’Univers ? Ici l’esclave est devenu maître de la cité, le maître famélique en est réduit à mendier sa nourriture, les barbares conquis sont vainqueurs à leur tour. L’art est abandonné : partout une incurie bestiale, l’imbécillité, la ruine !

N’insistons pas : il est des peintures que le naturaliste a le devoir d’étudier en détail, mais qui, placées sous les yeux du vulgaire, risqueraient d’abaisser les âmes inutilement. J’estime d’ailleurs en avoir dit assez pour faire comprendre ma pensée et suggérer la juste horreur que doit inspirer aux esprits sans préjugés le régime qui enfante de telles ignominies.

Convaincus par un examen si profitable, revenons donc à la constitution pastorale et essayons d’en définir les caractères, puisqu’aussi bien c’est à les imiter que nous sommes incités.

Ces caractères peuvent se résumer assez exactement dans les cinq propositions suivantes :

1o Dans les gouvernements formicistes perfectionnés, et malgré une étude attentive, je n’ai jamais constaté l’existence d’un Parlement ;

2o A aucun degré, on n’y voit se manifester une force publique ;

3o Dans les cas assez fréquents où l’un des citoyens prétend se soustraire au travail qui lui incombe, le soin de le ramener par force, s’il est besoin, au sentiment du devoir, est abandonné à ses voisins immédiats. Ceux-ci ne manquent d’ailleurs jamais d’intervenir en vertu de leur libre initiative ;

4o La religion nationale est l’objet du respect universel, mais il semble que les cérémonies du culte soient laissées à la bonne volonté individuelle, sans qu’elles troublent jamais l’exécution des lois.