M. Taffin eut un soupir douloureux :
— … La lettre que j’attends n’est pas encore venue, mais elle viendra, j’en suis sûr ! Elle viendra aujourd’hui, ou demain, qui sait ! Ah ! vous êtes heureux ! vous ignorez, vous, ce qu’une attente peut causer de souffrances !
— Je n’ignore pas… dit Jude, amèrement.
— Imaginez, poursuivait M. Taffin, tout entier à son propre souci, ou plutôt non, n’imaginez rien : la vérité est si simple ! Aussi bien faudrait-il vous l’apprendre demain… Depuis que je suis ici, je fais un livre… oh ! peu de chose !… un pauvre curé de campagne comme moi ne saurait pas…
— Vous écrivez ?
— Un mémoire historique, de simples notes, rien… Encore me gardai-je d’en parler. La peur du ridicule… C’est sot, n’est-ce pas ?… N’importe, je vous en supplie, ne me trahissez pas… Et voilà qu’il y a une quinzaine environ, je lis dans le journal qu’un certain professeur Heimath, de Tubingue, a découvert des documents admirables, précisément sur le sujet que je traite… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Il est possible que je sois bien naïf : je lui ai écrit… Oui, j’ai écrit à cet homme pour qu’il me communique sa trouvaille ; depuis lors, j’attends…
Encore une fois, Jude tressaillit :
— Attendre… c’est la vie.
— J’attends, répéta M. Taffin, me demandant si ce savant de là-bas voudra bien me répondre, me demandant surtout quels peuvent être des documents si importants que mon journal a cru nécessaire d’annoncer leur découverte…
Une extraordinaire anxiété faisait vibrer la voix du prêtre. Moins absorbé, Jude aurait découvert sans doute d’étranges réticences dans ce récit, mais il se contenta de sourire :