LIVRE PREMIER
LES HABITANTS
I
Mlle Noémi Peyrolles de Saint-Puy arrêta Dorothée qui allait emporter les assiettes.
— Attends, j’ai fini : inutile de faire deux voyages.
Elle prit ensuite une pêche qu’elle pela du bout des doigts, car lorsqu’elle mangeait seule, elle n’usait pas du service à dessert.
La salle à manger, petite, était tapissée d’un papier où l’on voyait des feuillages touffus s’entrecroiser sur un plumetis noir. En face de Mlle Peyrolles il y avait un Christ en plâtre, étendu sur une planchette cirée, et une horloge suisse dont les poids taillés en pomme de pin servaient de villégiature aux mouches. Deux gravures, la Fuite en Égypte, d’après Mignard et la Mort de l’aïeul, ornaient les panneaux de côté. Un buffet, une porte vitrée sur le jardin, complétaient la décoration sèche de la pièce.
Mlle Peyrolles mordit à même la pêche. Dorothée, qui avait abandonné sa pile d’assiettes, passa machinalement un coin de son tablier sur le buffet. Comme elle frottait avec vigueur, la porcelaine trembla dans l’intérieur du meuble, et ce bruit aigre se mêla aux sifflements que faisait Mlle Peyrolles en aspirant le jus du fruit.
C’était le soir. Devant la porte, des lauriers en pot dressaient leurs panaches roses sans qu’aucune de leurs feuilles bougeât. De même, au delà du jardin, les ormes de la route somnolaient, immobiles, accablés par la chaleur torride.
— Allons, dit Mlle Peyrolles, l’orage ne sera pas encore pour aujourd’hui.
Elle remit sa serviette dans les plis, la glissa dans un rouleau, puis fit un signe de croix et récita les grâces.