— Est-ce bien sûr ?
La question jetée au hasard avait dans l’ombre une sonorité bizarre. M. l’abbé Taffin rougit :
— Vous avez raison, on ne sait pas…
Et « ces messieurs », s’étant serré la main, se séparèrent.
II
Très lentement, M. Lethois descendit le chemin raide qui mène à la grand’route. A chacun de ses pas, de petits cailloux dévalaient sur la pente avec un bruit de cliquetis qui résonnait comme si l’air désœuvré s’amusait à le grossir. Arrivé ensuite sur la grand’route, il tourna la tête et s’arrêta.
L’abbé Taffin avait disparu. Dans Montaigut, rien que des maisons barricadées : une seule lumière au-dessus de la terrasse Peyrolles — la châtelaine sans doute s’attardait à ses prières — partout le silence poignant des demeures humaines qui, la nuit, avec leurs faces blafardes et leurs ouvertures pareilles à des yeux sans regard, se taisent comme des mortes.
Assuré d’être seul, M. Lethois fit encore deux pas et s’arrêta de nouveau.
De part et d’autre, la chaussée fuyait sous le dôme obscur des grands ormes, barre phosphorescente engainée dans le noir. Tout près, deux masures s’adossaient à un talus. L’une d’elles, grange à bétail plutôt que logis d’homme, abritait Le Pêcheur, braconnier qui l’été pillait le pays et l’hiver se terrait Dieu sait où, en prison le plus souvent. Devant l’autre pendait une enseigne : « Tabacs-Liqueurs ». Entre les deux, un figuier avançait sa tête curieuse. Le vallon, qui pourtant commençait là, ne se distinguait pas.
M. Lethois eut un petit frisson. Était-ce lui-même ou le paysage qui avait changé ? Ces bâtisses, ce figuier tordu, le fût des ormes lui suggéraient une crainte vague. L’air aussi semblait plein de mouvements inexplicables. On eût dit que partout des êtres cachés respiraient. Instinctivement, M. Lethois scruta les fourrés proches, puis s’interrogea :