— Qu’est-ce qui me prend ce soir ?… Si j’allais être malade ?
D’où seraient venus sans cela le tremblement de ses doigts, ce fracas qui emplissait ses oreilles, cette vibration de tout son être, indéfinissable et douloureuse ? Cependant, il eut beau s’examiner, il se découvrait dispos. Autre chose le troublait, qu’il ne discernait pas mais qu’il devinait proche.
Soudain une plainte traversa l’air. Il eut un sursaut. Il s’emporta ensuite contre lui-même. Quoi ! une telle panique pour une tôle qui grince !
Poussée par un souffle de brise, l’enseigne, en effet, venait de se mettre en branle. Au fur et à mesure qu’elle oscillait, le bruit des tourillons s’amortit, devint très faible, mourut enfin. Pour mieux se rassurer, M. Lethois, l’oreille tendue, s’efforça de la suivre des yeux. Quand le silence eut repris, il continua d’écouter, stupéfait : la nuit parlait…
Voix étrange de la nuit, voix multiple qui est à la fois partout et nulle part… C’était dans l’espace un tressaillement sourd, une polyphonie sans rythme, faite de vols d’insectes et de mouvements d’herbes. Tout bruissait. L’espace était plein de frôlements, de frissons, de chuchotements si bas qu’on les surprenait à peine. Par instant, des grillons stridaient ou bien un moustique rôdait, zézayant sa note aiguë. Cachés dans les bas fonds, des crapauds égrenaient leurs cris mélancoliques. On eût dit que, l’homme dormant, la terre prenait l’éveil et commençait à vivre. Certains sons, pour être perçus, exigent la volonté d’entendre. Depuis combien d’années M. Lethois avait-il passé là, sans rien soupçonner de cette vie ? Ce soir, elle l’éblouissait, universelle et anonyme, si proche qu’il en était enveloppé, si lointaine qu’il n’aurait pu en déterminer le siège ou lui donner un nom.
D’un geste irraisonné, il étendit les bras : ses dents claquèrent. Il eut peur.
Peur… à quel propos ? La peur ne se justifie pas : elle est, cela suffit.
C’était une peur physique, qui le rendait également incapable de raisonner et de fuir, une peur lâche que lui jetait peut-être la seule obscurité et qui s’adressait à tout, à ce ciel clair où des milliers d’êtres s’agitent sans qu’on les voie, à ces mondes que recèle une motte de terre ou une écorce d’arbre, à l’invisible qui double le visible. Certains soirs, l’ombre, — rien que l’ombre ! — suffit à jeter l’épouvante. Qu’est-ce, si l’ombre vit !
Sans même réfléchir, M. Lethois examina la route, y cherchant l’imprévu qui devait y rôder ; il blêmit. Là-bas, vers Revel, une forme humaine se détachait sur le sol… Cela ne dura qu’une seconde à peine : la vision aussi s’évanouit…
Alors, haletant, il avança au milieu de la chaussée, en pleine lumière. Bien qu’il ne vît plus rien, il était certain qu’on venait à lui, car il entendait encore des pas.