— Il y a toujours des remèdes : affirmer qu’il n’y en a pas est une manière de s’excuser quand on se refuse à les prendre.

La réponse de Thérèse avait sonné comme un défi. Les lèvres tremblantes, Jude s’arrêta :

— Alors, essayez donc ce miracle d’effacer ce qui est, pour ressusciter ce qui n’est plus ! C’est vrai que jadis je suis venu, ivre de théories, convaincu que l’argent et la bonne volonté suffiraient pour les réaliser. Quelles illusions ! En ce temps-là j’aurais voulu ouvrir les bras, appeler à moi tous les va-nu-pieds, les meurt-la-faim, l’écume des routes, chemineaux, galvaudeux, sans-travail et repris de justice ! J’approuvais leurs révoltes, leurs vices. Je leur étais reconnaissant de n’être que féroces ; je leur criais : « Arrivez donc ! plus de haines ! Vivons en hommes libres ! Faisons lever une aube de justice telle qu’en la voyant chacun voudra marcher vers elle ! » Parfaitement, je disais cela, je le pensais !… Je n’avais oublié que la réalité. J’imaginais des martyrs là où il n’y a peut-être que des malfaiteurs !

Les yeux de Thérèse s’enflammèrent :

— En êtes-vous bien sûr ?

A son tour, entraînée par une ardeur mystérieuse, elle se redressait :

— Oui, je vous le demande, êtes-vous bien sûr d’avoir tenu vos engagements et réalisé cette justice que vous aviez promise ? Je ne suis qu’une ignorante. Je ne sais rien non plus de ce que vous avez fait ; et pourtant, tout à l’heure déjà, vous avez prononcé des mots qui m’ont troublée. Ils sont, disiez-vous, rebelles à toute direction. Faut-il donc, pour vous être agréable, abdiquer sa volonté, et vous croyez-vous à ce point infaillible que vous osiez imposer à chacun la règle qui vous plaît ? Ils sont envieux, méchants et lâches : soit. Depuis combien de temps les avez-vous accueillis, et vous flattiez-vous d’abolir en une heure la trace d’une vie d’asservissement ? Ce serait vraiment trop commode s’il suffisait d’un geste généreux pour faire renaître sur terre l’équité qui n’y est plus !

Il voulut l’interrompre : elle l’arrêta du geste.

— Savez-vous encore si cette heure de crise, le doute qui vous étreint, le danger qui vous menace ne seront pas votre salut ? Je dis bien : le salut pour votre œuvre et pour vous-même ! Tant de fois on s’arrête après un premier effort. Parce qu’il a coûté beaucoup et laisse après lui une immense fatigue, aisément on déclare l’entreprise achevée ; cependant on n’a donné qu’un coup de pioche, on n’a même pas achevé de détruire, et tout est à bâtir !

Railleur, Jude eut une exclamation :