Que lui apporterait celui-là ? Serait-ce enfin le retour à la vie commune, ou encore une course à travers un monde peuplé de fantômes ?

Des prières, toute la nuit, étaient montées à ses lèvres. O lumière ! joie divine dont lui seul était capable d’apprécier le bienfait ! Pouvoir se baigner à nouveau dans l’air où tout se voit, où chaque image est claire, chaque forme immuable ! Tant d’années il avait méconnu ce miracle qu’est une lueur dans le ciel : on se lève, on agit, on va dormir sans même songer qu’il a fait jour et que le jour parti pourrait ne jamais revenir… Si, las d’être à son poste, le soleil venait à déserter ?

Mais l’aube était revenue. Déjà des coqs chantaient. M. Lethois ne bougeait pas. Il aurait voulu rester toujours inerte. Il ne se serait jamais levé si la sonnerie de la messe ne lui avait rappelé la lettre de M. Taffin, oubliée dans sa poche, et qu’il fallait remettre.

Enfin il s’était décidé à tourner la tête vers la croisée, en avait regardé les barreaux qui grillageaient l’horizon gris.

Soudain, comme les traits du carnet, comme les yeux dans la glace, le grillage s’était doublé : le prestige recommençait !

Ensuite, un trou de mémoire…

En ce moment même où il s’efforçait de reconstituer le drame, M. Lethois ne se heurtait plus qu’à la nuit noire.

Il s’était habillé ; il avait dû s’échapper de la maison ensorcelée ; il se rappelait aussi avoir jeté une lettre sous la porte du presbytère. Après, il avait entendu un homme appeler : enfin, il se retrouvait là, divaguant, se demandant s’il allait devenir fou ou bien si la mort était là !…

La mort !… Une sueur froide perla sur ses tempes. Jamais, jusqu’à ce moment, il ne l’avait admise pour lui. Elle était, à ses yeux, un phénomène naturel réservé au voisin. Il lui était arrivé souvent de dire : « Un tel est mort : c’est bien heureux pour lui » ou bien encore « Il est mort : quel débarras ! » Mais qu’une heure sonnât où lui-même passerait par les affres de l’agonie, c’était là une chose qu’il écartait systématiquement : semblablement on se refuse à imaginer certaines tortures ou des accidents, parce qu’il ne sert à rien d’y penser et qu’au surplus rien n’est moins sûr.

Or, depuis qu’une force l’avait arrêté en pleine course, même depuis l’instant où il réfléchissait ainsi, une menace planait sur lui dont il n’aurait pu dire le nom ni définir la nature. Ce n’était plus seulement sa pensée qui défaillait : c’était la vie qui semblait s’effacer. Il ressentait un vertige, une inexprimable angoisse de départ, quelque chose enfin d’atroce comme si l’univers allait disparaître et l’air manquer à ses poumons. Allait-il succomber là, tout seul ? Il devait y avoir quelque part un être, un Dieu, pour arrêter l’agression abominable ! Il n’était pas possible que la vie, — ce bonheur que représente la vie, fût-on aveugle, aliéné ou paralytique ! — lui fût enlevée sans que rien s’y opposât. Ah ! réveiller la terre ! Comment personne n’accourait-il à son secours ? Il aurait voulu ameuter Montaigut, lancer des pierres aux vitres des maisons lointaines. Un appel s’étrangla dans sa gorge :