Et une joie intime secoua M. Lethois au spectacle de l’homme furieux qui reprenait sa course vaine. Il lui semblait qu’à narguer ainsi la loi humaine, il devenait supérieur à toutes les autres lois, y compris cette loi de mort qui l’épouvantait. Déjà même, il avait l’impression que son corps allait redevenir normal, ses poumons étaient plus libres, il renaissait. Soudain un contact léger, pareil à un glissement de reptile, frôla ses deux mollets. Il voulut reculer, mais ses jambes n’obéirent pas. Quelque chose ensuite se déroula qui fut abominable. Durant l’intervalle d’un éclair, M. Lethois eut conscience d’être suspendu au-dessus du vide, puis d’y plonger. Il était aspiré par le gouffre, croyait en même temps tournoyer. Enfin un choc terrible : ayant perdu l’équilibre, M. Lethois venait de tomber par terre.

— Ça, c’est gentil, dit une voix gouailleuse. Je n’osais pas vous inviter à prendre un siège : mais, vrai ! c’est plus commode pour la conversation.

Rouvrant les yeux, M. Lethois aperçut une tête émergeant du fossé et poussa un cri de stupeur :

— Le Pêcheur !

— Gueulez pas, dit vivement celui-ci, c’est mauvais pour les rhumatismes, et ça fait revenir les gendarmes !

— Qu’ils reviennent ! S’ils t’avaient pincé, je n’en serais pas à ne savoir comment me relever !

— Ah dites donc, soyez sérieux ! c’est pas le moment de conter des blagues.

Déjà, par prudence, le Pêcheur était rentré dans le fourré, mais absorbé par le souci de trouver une meilleure position, M. Lethois venait de rouler sur lui-même pour s’étendre sur le ventre. Sa tête ainsi se rapprocha de celle du Pêcheur, presque à la toucher. Et une accalmie survint.

Loin d’en vouloir au chemineau de l’avoir fait tomber, M. Lethois comprenait que sa chute avait été un heureux accident. La terre sur laquelle il était couché lui donnait de la fraîcheur. La haie l’isolait de tous les regards. Le voisinage même du braconnier était une sécurité en cas d’alerte. Oubliant sa colère, il se tourna vers lui et reprenant le dernier mot qui seul l’avait frappé :

— Des blagues ! murmura-t-il, il n’y a que cela dans l’univers !