— Si seulement elle était jolie !
Analysant l’image retrouvée, Jude tenta de se débattre contre le prestige. Une chaleur courut dans ses veines. Il sourit.
Jolie ? non. Elle était mieux. Sait-on d’ailleurs pourquoi une femme est désirable ? Parce que celle-ci n’avait aucune coquetterie, parce que tout dans son maintien affirmait le dédain de plaire, peut-être l’avait-elle attiré plus sûrement que tant d’autres dont les grâces ne cherchent qu’à s’offrir. Et continuant de l’imaginer, il découvrit son visage comme il avait admiré sa main.
L’ovale de son front, le ton cendré des cheveux, la courbe des lèvres restées graves encore que souriantes, tout en elle suggérait l’idée d’une beauté moins régulière que vivante. Certaines, à son côté, auraient lutté d’éclat ; auprès d’aucune, Jude n’avait à ce degré perçu la vie. Il se rappelait aussi l’incroyable mobilité des traits, cette passion qui semblait la secouer toute dès qu’elle parlait, et il ne la découvrait pas seulement vivante dans son attitude mais encore dans sa pensée ; il n’était pas jusqu’à cette façon de forcer audacieusement les secrets d’autrui en livrant le sien, qui ne la rendît délicieuse.
— Délicieuse, certes : mais raisonnable !…
Poussé par un goût de revanche contre cet envahissement de lui-même, Jude sourit de nouveau.
Quoi ! parce qu’il parlait des ouvriers sans illusion, elle le trouvait injuste ? Parce qu’il avait avoué sa crainte d’être dupe, elle l’accusait de déserter son œuvre ? Passe encore d’admirer Tolstoï : qui accepterait d’appliquer la non résistance aux conflits de la vie réelle ?
Il résuma :
— Elle a lu trop de livres…
Lui du moins, s’il en lisait encore, n’y croyait plus. Passé, Dieu merci, ce temps où le cliquetis d’une utopie bien dite lui grisait le cerveau. Assez d’idéal ! Le monde est œuvre de réaliste.