L’image de Thérèse, un instant voilée par une pénombre, reparut devant Jude.

Pourtant d’où venait qu’en écoutant les folies qu’elle avait dites, il avait eu aussi l’émoi de la vérité proche ? Évidemment, donner aux ouvriers quelques avantages, leur céder une part minime de son gain, garantir leur vieillesse contre la misère, c’était bien : quelle distance néanmoins entre ces concessions de charité dosée et la vraie collaboration ! Il ne sert de rien d’augmenter un salaire si celui qui touche peut accuser la règle de fantaisie et demeure étranger aux décisions qui la fixent. De même est-ce bien assurer la justice que d’affirmer son bon plaisir comme raison suprême ?

Retour inattendu : voici qu’après avoir été si parfaitement assuré de ses droits, Jude y apercevait quelque chose d’incertain et de sommaire. Il se demandait : « N’ai-je pas eu tort de leur imposer cette Pastre parce que cela me plaît ? » Était-il évident aussi que la participation aux bénéfices fût une garantie stricte de la part de chacun ? Puisque l’idée de partager les pertes était absurde, c’était donc que le partage du gain tire sa force de principes étrangers à la stricte justice…

Ainsi, progressivement, le prêche de Thérèse redevenu pressant accaparait son esprit, comme Thérèse elle-même avait accaparé son cœur. L’enveloppement se poursuivait, irrésistible. En même temps une joie sourde gagnait Jude. Il était emporté vers des mondes nouveaux. Il jugeait misérables ses craintes, il avait oublié Clerc… Brutalement, la réalité le rappela sur terre. On frappait à la porte.

— Monsieur, on vous demande !

Qui pouvait venir, sinon quelqu’un de l’usine ?

Dans un éclair, Jude entrevit l’atelier en révolte, les machines arrêtées. Il dut se raidir.

— C’est bon, j’y vais.

Cette fois, les théories venaient de partir pour rejoindre les rêves. L’image même de Thérèse s’effaça. Il descendit, le cœur figé, escomptant d’avance une catastrophe, résolu à rester plus fort qu’elle.

Au pied de l’escalier, ce n’était que M. Taffin qui attendait, des papiers à la main !…