M. Taffin entra dans la campagne. Des coups sourds résonnaient à ses oreilles. Il les écoutait attentivement et réglait sur eux le rythme de sa marche, à la manière des petits soldats.
La route tourna. Un horizon aride et violent se découvrit. Partout des éperons, des ressauts, un chaos de collines. Pareille à une lave, la coulée des sillons descendait barrer la plaine.
M. Taffin s’arrêta enfin. Il avait très chaud, car le temps était lourd. Pas plus de raisons en somme pour aller à Roumens que pour rentrer à Montaigut.
— Asseyons-nous.
Et il s’assit au bord du chemin, tournant le dos à celui-ci.
Il ne pensait plus à rien ou plutôt, s’il pensait, c’était d’une certaine manière bizarre et tout à fait étrangère à son mode habituel. C’est ainsi que remarquant une touffe d’herbe, il s’avisa pour la première fois qu’elle était fixée par des racines et que tout, ici-bas, ou presque tout, est enchaîné. Tout aussi, ou presque tout, est isolé. Ce saule, par exemple, qui haussait là-bas sa tête ébouriffée et faisait mine de surveiller la plaine ne voyait rien. Vivait-il seulement ? S’il avait une âme, quel supplice que d’être toujours en place, sans rien soupçonner de l’extérieur que l’isolement donné par la certitude d’être seul de son espèce. Chaque brin vert, les moindres buissons souffrent peut-être au même degré que les hommes ! Entraîné par sa rêverie incohérente, M. Taffin commençait de s’attendrir sur toutes ces choses dédaignées parce qu’on ne les regarde pas, quand des mots fusèrent dans son cerveau :
« Heimath, le premier… »
La phrase oubliée venait de rentrer à l’improviste, tel un maître qui met la clé dans la serrure sans se soucier du bruit qu’il fait.
Il y a des façons de tourner la clé qui proclament la possession. M. Taffin frémit. En vain aurait-il voulu chasser l’intruse. Son cœur cessa de battre. La phrase sardonique, s’acheva :
« Après lui, l’abbé Duchesne : cela vous est égal… à moi aussi. »