Très vite, cette fois, une nuée de petits papiers s’abattit autour de Jean. M. Taffin les regardait tomber. Sur certains d’entre eux des mots entiers apparaissaient, comme si la pensée abominable s’obstinait à survivre. Le dernier débris s’échappa de la main de Jean.
— A vous revoir, M’sieu le curé. C’est pas pour dire, mais vous ne sauriez pas si chaque jour M’sieu Servin est d’humeur pareille à ce matin ?
M. Taffin, qui virait pour s’en aller, répondit à la volée :
— Non, mon ami, je l’ignore.
Son mouvement avait été si rapide que la jupe de la soutane s’arrondit en cloche pour retomber à la manière d’un soufflet qui se vide. Aussitôt les papiers frémirent sur le sol. Quelques-uns sautèrent. M. Taffin eut la sensation que la lettre voulait ressusciter et, saisi de rage, il piétina ces débris. Engoncé dans sa robe, il avait l’air d’un vendangeur dans la comporte. Mais à mesure qu’il s’agitait, d’autres morceaux se levaient en plus grand nombre, gagnés par une vie mystérieuse et toujours renaissante.
— On ne pourra jamais s’en débarrasser ! dit-il à Jean avec une sorte de résignation à l’inéluctable.
Puis sans même donner un regard à ce qui était encore sa maison, ni à l’église où l’heure sonnait tranquille, — n’eût-on pas cru que ce jour était pareil aux autres ? — il repartit.
D’abord, il suivit une ruelle que remplissait une odeur de foin. C’était une ruelle étroite qui tournait en demi-cercle autour de Montaigut et qui était bordée par des granges. Dans chacune de celles-ci, au niveau du premier étage, le mur abattu avait été remplacé par des poutrelles de sorte que le toit soulevé par le foin tassé ressemblait au couvercle d’une boîte trop pleine.
Ensuite des monticules parurent. Dressés en forme de tronc de cône à la sortie du village chacun avait autrefois supporté un moulin. Trois madriers encore debout rappelaient qu’on avait entendu là un froufrou de grandes ailes et le roulis de lourdes meules. Hélas ! combien lointaine cette chanson de richesse ! Les madriers se profilaient comme des gibets.
Après les monticules, une route. Elle filait à mi-côte, au-dessus d’un vallon couleur d’ocre, jusqu’à Roumens.