Un tremblement secoua M. Taffin.

Ce n’était pas un songe : il avait aimé ! car aimer c’est connaître la fièvre que donne une présence, le jet de toute l’âme vers celle qui repart, le dépouillement de soi une fois qu’elle est partie ! Il avait aimé jusqu’à la volupté, plus ivre de rêves mystiques que des tressaillements de la chair, plus amant que s’il eût serré dans ses bras une femme : il avait aimé au point de ne plus voir que sa vie suivait un cours pareil et de la vivre sans effort, la tête au-dessus des nuées, en plein ciel.

Des détails surgissaient, précis.

Tel soir, tandis qu’il était à sa table, la lune parut. Entouré d’un halo, soulevé comme un ostensoir par un officiant mystérieux, l’astre montait droit au-dessus de la Montagne noire. Et il était d’abord très pâle, tout uni, pareil à une plaque énorme de métal. Mais peu à peu, des ombres avaient modifié son aspect ; des lignes, tracé l’ovale d’un front, l’arc des cils, une bouche ; le halo blond était devenu semblable à des cheveux. Certain que ce visage merveilleux le regardait, M. Taffin avait tendu les bras. D’un geste chaste, la vision ramenait déjà son voile. Quand M. Taffin était revenu à lui, il s’était retrouvé à genoux, adorant un nuage derrière lequel la lune avait passé.

Un autre jour, à l’église, il priait, la tête dans ses mains. Prière exquise et vagabonde : il ne disait que « Je vous aime » et chaque fois avec ces mots croyait prendre une rose dans une corbeille pour la jeter à l’adorée. La paix de la nef ouatait l’air. Le silence était exquis. On percevait le crépitement de l’huile dans la lampe du chœur. Tout à coup, un souffle rafraîchit son épaule. Distinctement, une voix a répondu : « Merci ». Hallucination, c’est bien possible : mais où voit-on qu’il faille une réalité pour enchanter le cœur de l’homme ?

Et c’était encore la joie d’enfantement renouvelée chaque soir, depuis que chaque soir il se faisait historien pour mieux connaître la bien-aimée. C’était cette extase le jetant hors du présent et qui, tour à tour, le transformait en paladin, en reître, en ascète.

Ainsi quel que fût l’heure ou le lieu, depuis deux ans, l’amour, pêcheur vigilant, avait ramassé dans un filet ses actes, jusqu’à ses désirs, pour les traîner au grand soleil du rivage.

Brusquement, visions, ivresses d’amant et joies de saint, tout s’efface. Il n’y a plus rien. Le néant, l’absence…

Une sueur d’agonie couvrit le front de M. Taffin. Il se sentait écroulé au fond d’un trou. Chaque pensée, fossoyeur hâtif, jetait sur lui la pelletée de terre qui est l’adieu des vivants.

— Qu’est-ce que je vais devenir ?