Allait-il tout à l’heure rentrer au presbytère, dire comme d’habitude le bénédicité, s’attabler, réciter les grâces, puis le bréviaire ?…

En même temps, M. Taffin croyait voir un homme pareil à lui qui s’asseyait devant le repas servi par Cadette, se promenait sur la terrasse, ânonnait des versets, et cet homme qui parlait, mangeait, marchait, lui apparaissait plus effroyablement prisonnier que les touffes d’herbe enracinées près de lui ou les arbres plantés là-bas…

Allait-il encore demain matin se lever à cinq heures, s’impatienter ensuite contre l’enfant de chœur qui arrive en retard ou ne s’est pas débarbouillé, enfin vêtu d’une chasuble monter à l’autel et commencer la messe ?…

M. Taffin s’éveilla en sursaut.

La messe ! il l’avait célébrée ce matin, si paisible ! mais demain, l’oserait-il ? car la messe résume le sacerdoce ; elle est l’attache qui lie régulièrement le prêtre à la communauté ; elle est l’acte suprême qui contraint Dieu. Comment demain, sans la plus horrible profanation, approcher du sacrifice, le désespoir au cœur, un doute sur les lèvres ?

M. Taffin voulut se défendre contre des mots plus forts que ses propres sentiments.

— Je ne doute pas, d’ailleurs…

En effet, il ne songeait pas à discuter l’Évangile, ni la divinité du Christ, ni aucun dogme. Cependant, après avoir si bien confondu son amour et sa foi, pouvait-il promettre qu’une fois à l’autel et voyant au-dessus de lui la statue de sainte Letgarde devenue un simulacre vain, il n’aurait pas la tentation de supposer aussi le tabernacle vide ? Et ce fut une impression de terreur. Il aurait voulu anéantir ce demain que rien ne pouvait empêcher de venir. Il désira passionnément disparaître ou bien encore redevenir un homme pareil à tous les hommes. La soutane lui brûlait le corps. Il blasphémait. N’avoir jamais été prêtre ! Ne plus l’être ! Pourquoi même l’était-il devenu ? Voilà : on naît dans une ferme, les parents sont très pauvres, le gosse plaît au curé et l’on songe qu’il serait facile de ramener un peu d’argent dans la maison. Lui aussi, le gosse, aurait un logement payé par la commune, il pourrait être considéré, dîner chez les gens riches… C’est dit : on l’enverra au séminaire. Que le payement soit fait du meilleur de la vie, que vendre ainsi l’innocent soit un trafic d’esclave, personne pour le crier : quelle pitié !

— Ah bien ! M’sieu le curé, c’est-y que vous êtes aussi venu prendre le frais ?

Frémissant, M. Taffin se retourna et aperçut Dominique. Il rit douloureusement :