— Par le plus pénible, si ce doit l’être.
— Il s’agissait d’argent.
— Ah ! si ce n’est que cela !
Le visage de Mlle Peyrolles venait de se détendre.
— N’importe, s’écria Marc, depuis que je vous ai vue, je sens que c’est trop et j’éprouve le besoin de vous en demander pardon. Oui, cela est vrai, j’étais venu poussé par un intérêt d’argent, venu ici comme dans une banque… Comprenez-moi bien : il y a deux jours, hier matin, cette idée pouvait être folle, absurde, et même méchante, elle n’était ni vilaine ni basse. Qu’est-ce que je savais de vous ? Vous étiez ma parente, soit : mais quelle parente ? A vous plus qu’à tout autre, j’attribuais le malheur de ma mère. Plus tard, vous aviez subvenu aux frais de mon éducation : cette charité, car c’en était bien une à vos yeux, ne m’avait donné que du ressentiment. Il s’y était mêlé trop de dédain pour que je ne me souvinsse pas surtout qu’après tout elle m’était due. Que la loi le veuille ou non, je suis de votre sang. Songez un peu au scandale si, devenu vagabond ou voleur, j’avais dû décliner devant le tribunal de Revel mes titres de famille !… Éviter un tel risque valait bien vos sacrifices et voilà ce que je me répétais quand, désireux de justifier ma conduite, je m’étonnais de ne pas vous être reconnaissant, parfois même de vous haïr !…
Mlle Peyrolles ne bougea point : elle écoutait, crucifiée par ce rappel où chaque mot criant la vérité dépouillait le passé des voiles hypocrites.
— Encore une fois, je vous demande pardon ; mais si pénible qu’elle nous soit, cette confession est nécessaire. Il faut bien que je vous explique, n’est-ce pas, pourquoi l’idée m’est venue de frapper à votre porte ? Or, si cette idée ne m’assurait pas que j’échapperais à la situation qui me torture, elle me fournissait du moins l’occasion de me replacer sur votre route, et cela, je l’avoue, me décida. Je me disais : « Elle s’est crue débarrassée : après la mère, elle a rayé l’enfant ; en reparaissant, montrons-lui que si la mère est morte, l’enfant se souvient ! » Je m’imaginais aussi entrant dans cette maison et jouissant d’y être, ne fût-ce qu’une heure, par droit de conquête, simplement parce que je suis devenu un homme. Vous le voyez, je ne cache rien : c’était encore la rancune qui me conduisait. Lorsqu’une rédaction de journal m’a procuré les permis nécessaires au voyage, mon cœur n’a pas battu de la seule joie de vous rencontrer. J’étais fou : on le devient quand on est malheureux. Et puis… qu’est-ce que cela fait ?… Je ne vous connaissais pas !
Mlle Peyrolles répéta comme un écho :
— C’est bien vrai, tu ne me connaissais pas !
Comme elle expiait en cette minute tous les calculs qui avaient endormi sa conscience pendant les années qu’il rappelait ! Il lui semblait qu’aucune douleur humaine ne pouvait approcher de son humiliation.