Mlle Peyrolles redressa la tête :

— Ne pare donc pas de grands mots ce qui n’en vaut pas la peine ! Je le connais, ton roman. J’ai beau vivre à la campagne, il me semble que je l’ai vu. Une idylle au coin d’un marbre sale de brasserie ; cette fille profitant d’un soir d’attendrissement pour t’exhiber sa vertu défraîchie, et toi, niais, t’exaltant à la pensée d’un sauvetage où tes sens trouvaient leur compte…

Et comme Marc tentait de l’arrêter :

— Inutile ! Je devine aussi ce que tu vas répondre : toi seul l’as séduite. Elle t’a résisté. Et depuis, tu ne sais ce qu’il faut admirer le plus en elle, de son désintéressement ou de son amour. Je connais cela, te dis-je, je l’ai déjà entendu…

Tragique, elle conclut :

— Je me doutais bien que tu ramenais ici une partie du passé, mais tout le passé, à ce point, c’est trop ! Je ne veux pas… non, je ne veux pas !…

— Ce que vous appelez mon roman n’est rien de ce que vous dites, fit Marc d’une voix basse. Vous oubliez que ma jeunesse a manqué de loisirs et plus encore de confortable. Je l’ai connue dans ma maison. Elle était comme moi sans famille, travaillait pour vivre, comme moi. Nos deux efforts étaient pareils, de même notre misère, et vraiment cet amour était naturel, fatal… Rien n’existait en dehors de nous : nous n’avions de comptes à rendre à personne…

— Pas même à Dieu ?

— Dieu ? sais-je seulement s’il faut y croire, et s’il existe ? Pourquoi nous a-t-il ainsi jetés à la seule détresse des sans-famille ? Je vous répète que si les gens de ma sorte n’avaient pas le droit de mettre en commun leur solitude, ce serait par trop injuste ! Pourquoi aussi nous ne sommes pas mariés ? Cela encore est très simple ! Nous étions tellement sûrs l’un de l’autre qu’une signature de maire était bien superflue, tant que l’enfant n’était pas là !

— Là, de même, Dieu ne comptait pas !