La tête de M. Lethois roula sur son bras.

— Qu’arrive-t-il ? s’écria Thérèse.

Le Pêcheur mit sur la poitrine de Lethois la main qu’il avait libre, cette même main qui tout à l’heure, à cause d’elle, avait renoncé au vol abominable.

— Rien, dit-il : avant deux minutes, il rouvrira les yeux, quand ce ne serait que pour vous apercevoir !


Ensuite le départ…

Oscillant entre le Pêcheur et Marc, — enfin de retour — M. Lethois est amené près du break, hissé sur la banquette, calé au milieu de couvertures et d’oreillers. Pas un mot, un silence de funérailles ; on ne sait plus au juste si c’est un vivant ou un cadavre qu’on emmène.

Puis un claquement de fouet. Les chevaux s’ébrouent. Le Pêcheur sent tomber sur lui le sourire amical de Thérèse qui remercie, — est-ce bien elle ou lui qui devrait remercier ? — la voiture s’ébranle, s’en va, et la voici qui roule, emportant désormais pêle-mêle les arrivants, le moribond… Elle roule, lourde de destinées imprévues et de cœurs meurtris. Hier, ce matin encore, tous les êtres qu’elle porte s’ignoraient : la tourmente venue les a blottis dans le même refuge ; ils se serrent, ne souffrant plus qu’à peine de leur propre mal pour communier mieux dans une même pitié. Spectacle merveilleux pour qui sait voir : tant de vies secrètes, tant d’angoisses diverses unies dans un commun oubli pour venir à l’aide d’un pauvre égoïste qui agonise de son égoïsme ! Ainsi les lumières éparses d’une grande ville. Malgré que la rafale souffle, et que beaucoup vacillent, et que d’autres s’éteignent, une clarté monte au ciel, réconfortant au loin ceux qui, las de la route, seraient tentés de ne plus marcher…

Tout à coup, au bord du chemin, presque dans la volute de poussière qu’a laissée la voiture en tournant vers la grande route, une forme noire se dresse, une autre sort de la haie. Deux exclamations se répondent :

— Vous étiez là ! dit M. Taffin.