Toujours appuyé contre l’un des battants de la grille, il désignait l’autre à Jean qui obéit. Puis, semblables à des statues, ils regardèrent le défilé de ceux qui s’en allaient.
C’étaient, comme à l’entrée, des hommes, des femmes, des apprentis. Certains travaillaient depuis un mois à peine. D’autres embauchés à l’origine n’avaient jamais quitté les établis. Il y en avait que Jude avait sauvés de la misère, d’autres qu’il gardait par pitié. Et il reconnaissait les mauvaises têtes, les imbéciles, les peureux que la vue du patron effare, ceux qui, venus se gîter là par hasard, se résignaient d’avance à reprendre la route, ceux de Revel partant comme pour une fête, aussi les contremaîtres, Brugnet clopinant sous une crise de douleurs : tous passaient, raides, muets, affectant de ne pas le voir. Aucun désordre d’ailleurs. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’une sortie normale : seulement à mesure que ce flot coulait devant lui, Jude imaginait qu’une liqueur chaude s’échappait de ses veines. Il dut se raidir pour demeurer debout.
Bouchut passa le dernier.
Jude et Jean attendirent encore.
— C’est bien tout, dit Jude enfin d’une voix rauque, ferme la grille.
Jean soupira :
— Dommage ! on faisait pourtant du beau travail.
Il allait encore introduire la clé dans la serrure quand le trousseau lui échappa des mains. Au milieu de la cour, là-bas, une retardataire avait paru, faisait signe de ne pas fermer avant qu’elle eût passé.
— Qui est-ce ? demanda Jude.
Mais Jean ne répondit pas. Soulevé tout à coup par une effroyable colère, il courait vers la femme.