Brusquement, le Pêcheur se redressa.
— Aussi, le bel oiseau que je fais pour lutter contre la concurrence ! Déguenillé, souillon, poivrot, incapable de débagouler une phrase : allez donc, avec cela, vous aviser d’un festin de roi ! Non ! c’est crevant !
Il éclata d’un rire nerveux :
— Crevant ! je vous dis ! planter ma truffe sur la sienne ! Autant poser un cancrelat sur la mariée !…
Et un désespoir le poignit. Il regrettait de n’avoir jamais été riche, ni savant, ni propriétaire, ni sobre. En une minute, il expiait tout son mépris des lois humaines. Il aurait voulu renaître pour se faire une vie neuve de bourgeois respectable. Maintenant qu’il se rendait compte de sa déchéance, il ne s’étonnait que d’avoir osé penser à cette femme.
— Allons, regarde-toi, mon vieux !
C’était miraculeux déjà qu’elle se fût laissé approcher sans marquer son dédain ! Mais l’aimer !… Comme il l’aimait, pourtant !…
Alors, à ce rappel, il éprouva un tel découragement qu’il sanglota. Son chagrin fusait en larmes tièdes. Il lui semblait qu’il allait se dissoudre sous cette pluie et par elle se mêler à l’eau du ruisseau pour rouler vers l’usine. En même temps, une douceur l’attendrit. Pareille à un vin qu’on décante avec précaution, son âme perdait peu à peu les scories du désir.
Il se rappela sa première rencontre avec Thérèse, puis d’autres. Avec quel battement de cœur chaque semaine il lui apportait ses marchandises, et quelle déception si elle était sortie ! Après s’être désolé de n’être pas Président de la République ou Empereur pour avoir le droit de la posséder, il ne souhaitait plus que d’être l’odeur qu’elle respire, le mouchoir qu’elle tient. Devenir quelque chose d’elle, près d’elle, aurait suffi. En même temps, sa douleur changea. Parce qu’il la découvrait sans remède, il devenait moins désespéré. Vaguement, à travers un brouillard, il entrevoyait la nécessité du sacrifice et que l’oubli pour les autres a pour récompense l’oubli de soi. Ainsi, à distance et simplement pour avoir passé, la beauté morale de Thérèse éveillait cette âme aux splendeurs du devoir.
Le devoir… Mon Dieu ! savait-il au juste ce que c’est ? Il n’avait jamais eu les loisirs ni la sécurité d’esprit qui permettent d’en raisonner. Il n’était ni un philosophe, ni un de ces hommes qui obéissent à des principes ou voient partout la nécessité de se plier à des règles pour s’assurer une place confortable dans une autre vie. Simplement, il apercevait en ce moment que parmi les actes possibles il y en avait quelques-uns de plus particulièrement justes et par suite désirables. Ainsi, il était juste que Thérèse fût libre d’aimer à sa fantaisie et, par conséquent, pût aimer un autre homme que le Pêcheur. Pareillement, il était désirable que lui, Pêcheur, respectât l’exercice de cette liberté. Aimer, parbleu ! c’est quand on a de la chance, aller bras-dessus bras-dessous, la cervelle en fête, boire à la même bouteille et dormir sur la même paillasse ; mais c’est aussi complaire aux fantaisies de la femme qui ne vous veut pas, jeter au besoin son cœur devant elle en guise de tapis pour qu’elle aille vers un autre, si tel est son plaisir… Puisque Thérèse avait choisi Servin, que faire, sinon la regarder de loin et peut-être… oui, peut-être les protéger tous deux ?…