Ah ! ne point perdre de temps ! arriver tout de suite par un détour aux abords des ateliers maudits où l’aimée devait être prisonnière ! Mais comment atteindre au port ? Par quel miracle les voies interdites à tout le monde seraient-elles accessibles à lui seul ? Souci vain : il n’avait pas prévu non plus qu’à cent mètres du boulevard le passage serait libre, et celui-ci l’était ! Personne sur le chemin : rien que deux flâneurs paisibles, ignorants de l’émeute ou qui le semblaient…
Des flâneurs en ce lieu, à cette heure !… Tandis qu’un millier d’hommes, tout près, se disposent à saccager l’usine, tandis que dans Revel chaque volet se cheville en prévision d’un siège, il y a donc deux êtres capables de se promener insoucieux de la tragédie, inattentifs aux clameurs ! D’où sortaient-ils ? Quelle mentalité de bourgeois folâtre expliquait une pareille imprudence ou tant de niaiserie ?
Tout en courant, le Pêcheur se demandait :
— C’est-y des étrangers, des toqués, des amoureux ?
Il répéta :
— Des amoureux !
Du coup, le souffle lui manqua.
Les silhouettes grandissaient peu à peu. Un homme et une femme. Ils se donnaient le bras. Ils avançaient, parfaitement tranquilles, indifférents au monde extérieur, occupés peut-être du seul retour de la lumière et du ciel bleu. Pas plus qu’ils n’avaient remarqué le Pêcheur en train de courir vers eux, ils ne le virent s’arrêter, puis bondir vers le fossé et s’évanouir dans la haie.
Quand ils arrivèrent près de celle-ci, ils causaient à mi-voix. Duo d’amour ou de crainte ? projets d’avenir ou rêves de fuite ? On ne pouvait entendre, car leurs paroles étaient calmes comme leurs gestes. Livide, ayant envie de mordre la terre pour ne pas crier, le Pêcheur tendit en vain l’oreille. Au-dessus de sa tête, un souffle fit trembler les branches ; puis celles-ci reprirent leur immobilité, les amoureux déjà n’étaient plus là : Thérèse et l’autre avaient passé !…
Il ferma les yeux. Il aurait voulu se les arracher pour arracher avec eux l’abominable vision.