Elle ! à son bras, triomphante, sûre de lui !… Quelle quiétude sur son visage, quelle ardeur contenue dans sa marche ! Un air de bonheur flottait autour des plis de sa robe. Sa taille avait à chaque pas des envolements. Elle était légère, aérienne, divinement heureuse…

Et l’autre !…

Le Pêcheur frémit. Il se retint pour ne pas se lever et l’écraser comme un reptile. Il pensa ensuite : « Pourvu qu’ils ne m’aient pas aperçu ! » Mais, au même instant, la certitude qu’ils étaient trop occupés d’eux-mêmes pour s’occuper de lui excita sa fureur. Il se roula sur le sol. De nouveau des envies de meurtre passaient dans sa cervelle. Puis, il songea que Thérèse était sauvée et ce fut un écrasement. Il avait cru qu’elle avait besoin de lui : il n’en était rien. Plus même de prétexte pour l’approcher. Il n’avait plus qu’à demeurer loin d’elle, inutile, bon à rien.

Alors tout s’effaça, excepté la sensation poignante de ce désastre. Depuis longtemps, semblait-il, l’énorme silence des champs après avoir été troublé par les deux promeneurs s’était refermé sur leur bruit léger, comme l’eau sur le sillage d’une barque. Épuisé, le Pêcheur ne bougeait plus. Il avait cessé de penser. Des menthes écrasées par son corps exhalaient un parfum lourd ; des insectes, çà et là, crissaient. Cela dura très longtemps, un siècle. On eût dit que déjà la terre reprenait l’épave humaine qui l’avait voulu délaisser. C’était la revanche des sillons. Le Pêcheur souhaitait d’enfoncer sous le sol pour vivre dans la nuit ainsi qu’une taupe…

Un cri aigu soudain traversa l’air :

— A mort Servin !

Rapide comme la foudre, le Pêcheur bondit.

— N. de D… on les a reconnus !

Il les aperçut au bout du chemin, tout près de la route de Sorrèze. Ils poursuivaient leur marche paisible, semblaient n’avoir pas entendu…

Une dernière fois, la destinée emporta les révoltes du Pêcheur. Dans le silence de cette âme, la vie secrète brisait ce qui restait d’humanité mauvaise et versait l’héroïsme.