Soudain, un frémissement : comme si Dieu, insulté par cette joie, avait résolu de l’écraser, à l’angle du raidillon, M. Taffin a reparu…

Livide, Mlle Peyrolles recula.

Ce prêtre la poursuivrait-il donc jusqu’à l’heure du départ ? Pourquoi n’est-il pas demeuré là-bas, près de l’agonisante ? Sa place est près des morts puisqu’il ne peut comprendre les vivants !

Mais déjà, M. Taffin, levant la tête, a vu le geste. Tandis qu’il continue de marcher, ses yeux, — des yeux étranges, à la fois égarés et méprisants, — cherchent les yeux de Mlle Peyrolles, les rencontrent, s’y attachent ; et un dialogue muet commence, dialogue d’épouvante où chacun croit livrer son agonie, comme si la vie profonde ne devait pas toujours, et quel que soit le langage, rester le secret inaccessible !

— Pardon, disait M. Taffin, pardon ! je t’ai menti tout à l’heure… ma bien-aimée est morte. Il n’y a jamais eu de sainte Letgarde. Mon cœur est comme vidé ; ma chair est pantelante : je n’aime plus… Dire que tu croyais aimer ! Regarde et compare ton amour à celui dont je meurs !… Ce n’est rien. Depuis que je n’aime plus, je ne crois plus… et pourtant, il a suffi que je revêtisse mon étole, il m’a suffi de toucher à ce sachet où sont les saintes huiles, pour que, malgré mes doutes, ma prêtrise renaquît ! J’ai pu perdre la foi : j’en ai encore assez pour savoir qu’à chaque rite accompli, je commets un sacrilège ! Demain, si je disais la messe, je serais de même certain que Jésus-Christ descend dans mon hostie et certain de profaner son corps !… Ah ! bienheureux ceux qui, vivant du mensonge comme toi, ne sont pas désabusés ! Moi, je ne peux plus poursuivre, je m’en irai… Ce matin, déjà, j’y avais songé, mais j’ai eu peur : désormais, le prêtre que je sens vivre au fond de moi, me fait encore plus peur. C’est décidé, je m’en irai… J’irai me cacher de lui, très loin, où que ce soit, pourvu que je trouve l’oubli que je te souhaite aussi… L’oubli, voilà l’adieu véritable, ton espoir… le mien !…

Et les yeux de Mlle Peyrolles répondaient :

— Se peut-il que j’aie cru à tes défenses puériles ? Va-t’en ! je ne crois plus en toi ni à l’enfer. Je me sais reconquise : je suis libre ! entends-tu bien ? libre !… et je pars ! Adieu les bonheurs inutiles que tu m’as enseignés ! Je ne suis pas comme toi : j’aime ! Et parce que j’aime, tandis que tu n’aimes personne, je voudrais te crier combien je suis heureuse !… Je voudrais…

Mlle Peyrolles n’acheva pas. Pareil à un spectre, M. Taffin venait de dépasser le château. Peut-être avait-il souhaité de faire un signe, un dernier salut ; mais tel était le gouffre de ténèbres où il sombrait qu’il n’aurait pu même agiter les lèvres. L’allure roide, le corps droit comme lorsqu’il distribuait la communion, il continua sa route.

Soulevée par une ivresse de victoire, Mlle Peyrolles se pencha pour le voir jusqu’au bout. Dieu qui avait voulu lui parler, s’était tu. Ce silence chantait le triomphe. La vie libératrice commençait…

A ce moment, Dorothée rentra et d’une voix étranglée :