Buissons, garennes, et vous, chaumes dont l’or terni recouvre les vastes champs, maïs dont les houpettes claquent, sentiers cabossés, flaques où dorment les grenouilles, l’auriez-vous reconnu ? Jusqu’à cette heure, pareil aux bêtes qu’il traquait, il n’avait éprouvé ni désir ni chagrin : pour seule raison d’agir, le souci de garer sa peau contre la gerçure du froid ou la cuisson du soleil ; pour seul plaisir, celui de licher du vin sur un coin de table poisseux, tandis qu’alentour les mouches rôdent et l’air pue.

— Chouette, la vie !

Depuis le sacrifice, il vivait splendidement, hors du monde, très au-dessus. Et sans doute, à le voir passer, on l’aurait cru pareil. Il portait toujours des haillons. Il avait encore la barbe défaite, les cheveux en broussaille, l’air galvaudeux et bancroche. Pourtant, à chaque foulée, des ailes battaient sur son dos. Un vêtement de soleil vêtissait son âme. N’ayant rien à donner, il s’était donné lui-même. Il vivait !

Le soir déclina. A droite de la route qui ramenait le Pêcheur vers Montaigut et Toulouse, le ciel devint vert. En face, le soleil descendait en forme de boulet au-dessus d’une barre de brumes. Tout à coup, un nuage pareil à un corbeau piqua du bec sur le globe incandescent. Puis l’astre prit la figure d’un dieu. Il avait des cheveux d’or, des ailes gigantesques, un casque de Walkyrie. Il s’enfonçait dans une mer incandescente. L’horizon devint une fournaise. Tout flambait, même le corbeau noir : et le dieu disparut dans la mer.

Le Pêcheur rit :

— Chouette, la vie !

Il se sentait porter du bonheur plein les bras, et il avait envie de sangloter.

Quand il passa dans Montaigut, il aperçut aussi à la terrasse du château deux silhouettes sombres :

— Le curé et la Peyrolles ! vieille fille et ratichon… Chouette, la vie !

Ceux-là possédaient du pain cuit sur la planche, maison au soleil, des fourchettes à table, mais soupçonnaient-ils le bonheur d’un sans-le-sou qui, aimant une princesse, vient de sacrifier pour elle son amour même ?