Bien entendu, une fois dehors, je m’empressai d’aller remercier mon parent. Sollicité de me fournir des précisions supplémentaires au sujet des Manchon de La Gilardière, il m’apprit ce qui suit.

Les Manchon, paraît-il, étaient papetiers de père en fils, aux environs d’Orléans. Le dernier venu avait agrandi l’entreprise au point d’en faire une rivale des usines d’Annonay, puis était mort jeune, dans des circonstances mystérieuses, suicide ou accident, on ne savait. Demeurée veuve à trente-huit ans, madame Manchon avait entrepris d’achever l’œuvre commencée par son mari. On vit, non sans quelque étonnement, une femme assumer la direction de nombreux ouvriers, apporter aux affaires une ténacité réfléchie, et la réussite répondre à son effort. La surprise ne fut pas moindre quand, après quelques années, on annonça qu’une société anonyme achetait les établissements Manchon. Libérée, riche, atteignant à peine la cinquantaine, madame Manchon, qu’on commençait d’appeler madame Manchon de La Gilardière, venait de planter là l’œuvre familiale et s’installait à Paris. Depuis lors, elle y vivait, en apparence désœuvrée, en réalité ne s’occupant que de son fils cadet qu’elle adorait. Par une gloriole assez inexplicable, celui-ci ne portait plus que le nom de La Gilardière.

La soirée acheva de m’éclairer sur le présent.

Arrivé très exactement, je vis dans le salon un curé maigre, une vieille demoiselle et René réunis en groupe autour de madame Manchon. Celle-ci m’accueillit avec une satisfaction non déguisée :

— Ravie de vous savoir ponctuel… Au moins, vous ne vous croyez pas impoli en arrivant à l’heure.

Puis, me désignant le prêtre :

— L’abbé Manchon, mon fils aîné.

Elle s’abstint de me présenter à la vieille demoiselle, mais se tournant vers elle :

— Lapirotte, allez secouer la cuisine qui est encore en retard.

Par bonheur pour Lapirotte, on vint annoncer presque aussitôt que le dîner était servi, et l’on passa dans la salle à manger.