— Si je fais là-bas des sottises, j’aurai du moins la consolation de vous en aviser. Comptez que j’écrirai souvent.

Il a tenu parole. Presque tout ce qui va suivre est tiré de ses lettres. Je n’ai pas eu, comme Duclos, à quêter jour à jour les éléments d’un drame soigneusement célé par les auteurs : ils me sont venus sans effort, dans ma chambre de Paris, envoyés par l’intéressé devenu historien de la tempête qui devait l’emporter. Et vous ayant ainsi prouvé ma véracité, je n’ai plus qu’à m’effacer pour laisser parler les faits ; il est bien inutile, n’est-ce pas, d’y ajouter l’exposé d’impressions personnelles, demeurées par force lointaines et surtout impuissantes à rien modifier ?

II

Quatre mois après son arrivée à Semur, René en était au point suivant : installation confortable, vie monotone et chaste, relations clairsemées et couleur de province, ennui de vivre distillé par le contact des chiffres, mais contrebalancé par un optimisme imperturbable et un voyage à Paris tous les huit jours.

Dans son existence, il se trouvait beaucoup de choses indifférentes, une seule insupportable et une dernière agréable.

La chose insupportable était l’hostilité de l’habitant, dont il se sentait enveloppé, hostilité latente et tenace qui lui infligeait l’humiliation de ne pouvoir, pour la première fois de sa vie, désarmer l’adversaire. La chose agréable était la découverte de la campagne de chez nous. Il y trouvait en effet comme un reflet de sa propre image, je veux dire un mélange de séduction et de joie.

Au total, plus d’ennui que d’agrément ; toutefois aucune humeur, et une résignation d’autant plus aisée qu’elle ne cessait d’escompter l’imprévu.

Or, un après-midi de mars, si je ne me trompe, il arriva que séduit par la lumière jeune et la tiédeur de l’air, René décida de partir en promenade et fit une longue course.

Comme il était sur le retour, vers quatre heures, à la nuit tombante, le ciel devint d’abord maussade, puis chargé de nues, enfin commença de se déverser en pluie rageuse. Imprévoyant à l’ordinaire, René avait pour seule protection un manteau léger. Par bonheur, la gare se montrait proche : il put l’atteindre, s’y abrita et, résigné, attendit une accalmie qui ne vint pas.

Il paraît qu’à Semur la gare est à vingt minutes de la ville. C’est aussi une gare à peu près sans trains et sans voyageurs. Il n’est pas question d’y trouver une voiture.