— Toute leçon mérite salaire : le jour où l’élu aura paru, ne pourrai-je apprendre si mes… suppositions étaient justes ?

— Annette ! appela de nouveau madame Traversot, M. l’abbé Valfour qui est sans liqueur !

— Oh ! dit la jeune fille à mi-voix, je pense que tout ce que vous avez dit doit être exact…

Quittant René, elle s’empressa auprès du prêtre.

Demeuré seul dans le petit salon, sous prétexte d’attendre M. Traversot qui ne revenait toujours pas, René ne quitta pas des yeux la jeune fille.

— Ce n’est rien, mademoiselle, disait M. Valfour, tandis qu’Annette lui versait la chartreuse en balbutiant des excuses, je vous attendais sans impatience en la compagnie de votre excellente mère… Ah ! voilà qui est un excès ! presque un verre plein… Pour boire à la santé de madame Traversot et à votre bonheur, ce ne sera jamais trop… Mais oui… à votre bonheur, pourquoi pas ? Le bon Dieu, qui n’est pas un méchant homme, le mettra bien un jour ou l’autre sur votre route, n’en doutez pas !

— Je vous assure, monsieur l’abbé, répliquait Annette, que je ne doute pas : le tout est de savoir quand il se présentera.

— Enfin ! je l’ai trouvé !

Triomphant, M. Traversot reprit le bras de René qui tressaillit comme au sortir d’un rêve.

Puis ce fut une sorte de reprise automatique de la soirée. Les propos, les attitudes, le genre même de plaisir ne différaient plus de ceux du repas. Il en était des deux entretiens que je viens de raconter comme des paysages fantastiques qui surgissent parfois en montagne dans une déchirure de brouillard. Ils apparaissent, ils s’effacent, on se demande s’ils sont vrais ou si c’est à l’éternelle brume qu’il faut croire : et la brume n’est que fumée, eux seuls comptent…