— Croyez-vous que je ne m’en apercevrais pas aussitôt ? Ce serait en moi le désir constant de ne plus vous quitter, de devenir la petite ombre qui escorte sans bruit celle que le soleil vous fait… Et je serais triste quand vous seriez loin, joyeux dès que vous paraîtriez, toujours jaloux du temps qui vous prendrait à moi… Quelle attente passionnée, avant de vous rejoindre ! Quel élan dès que vous approcheriez ! Surtout, comment savoir si l’univers est beau ou laid, puisque, suivant que vous seriez ou non présente, il s’illuminerait ou plongerait dans la nuit ?
— Allons, fit Annette pensive, je crains, si vous avez dit vrai, qu’il ne faille beaucoup de temps pour découvrir en soi tant de belles choses.
— N’en croyez rien, s’écria vivement René : une seconde parfois suffit. Pendant des années on se posait des questions… tout à coup, on n’a plus besoin d’interroger.
A son tour il la regardait. En vérité, il ne savait plus très bien s’il disait cela d’une manière générale ou si la tempête ne soufflait pas déjà au fond de son cœur. On ignore aussi toujours pourquoi les choses viennent. En commençant, il n’avait voulu qu’entretenir poliment une petite fille de province qui ne l’intéressait guère : dix minutes à peine de causerie, et déjà, par la puissance d’une grâce ingénue, Annette se trouvait installée dans sa vie, comme après une longue amitié…
Près de la cheminée du grand salon, les voix de l’abbé et de madame Traversot gonflèrent soudain :
— Le troisième dimanche de carême me paraît en effet le plus convenable…
— Mais, grand Dieu ! monsieur l’abbé, on ne vous a pas offert de liqueur ! Annette est la coupable : où a-t-elle passé ?… Annette !…
— Je crois qu’on vous appelle, dit René.
Elle ne répondit pas : peut-être se demandait-elle à son tour : « Quand il sera parti tout à l’heure, aurai-je envie de penser à lui plutôt qu’à d’autres ? »
René reprit vivement :