En fait, madame Manchon était sans cesse à la limite d’impatiences sans cause visible. On constatait qu’elle faisait tout avec la même attention : elle ne se plaignait de personne, et l’on humait autour d’elle une mauvaise humeur continue, une perpétuelle irritation contre la vie et les gens qui l’approchaient.

Pareillement, l’abbé ne paraissait pas moins taciturne que de coutume. Sa parole demeurait rare, toujours marquée au coin d’une hostilité latente. Toutefois, on lui voyait parfois un air interrogateur, comme s’il avait espéré des nouvelles importantes qui ne venaient pas.

En revanche, jamais Lapirotte n’avait montré résignation plus enjouée.

Arrêtons-nous un instant sur cette fille. J’ai esquissé tout à l’heure sa silhouette, telle qu’elle m’apparut d’abord. Plus tard, je l’ai revue assez souvent, car, soit effet du hasard, soit calcul, on ne parvenait guère auprès de madame Manchon qu’à travers elle et par son entremise. Or, à chaque occasion, mes impressions premières se sont modifiées. Après l’avoir supposée sotte, j’ai dû reconnaître qu’elle avait des parties d’intelligence supérieure ; après l’avoir crue neutre, j’ai pressenti en elle des abîmes à faire trembler. D’une curiosité qui, depuis son entrée dans la famille, n’avait jamais désarmé, elle avait enfin tout vu et tout retenu ou tout compris. Ne doutez donc pas qu’elle, au moins, dès l’origine, ait perçu la raison profonde de ce qui commençait.

Elle disait, par exemple :

— Je me demande si M. René nous confie vraiment les aventures qui ne manquent pas de lui arriver là-bas.

Madame Manchon répliquait sèchement :

— Mon fils m’a toujours fait part de tout, même de ses sottises.

Ou bien, c’était un soliloque à mi-voix :

— Ah ! à votre place, il me semble que je n’aurais jamais eu le courage de jeter un si beau garçon dans le tourbillon de l’existence, car il est beau, madame !