— Un tourbillon ! s’exclamait madame Manchon : Semur est une mare.
N’importe, chaque fois le trait portait : et satisfaite de ce que l’accent lui avait révélé, Lapirotte se sentait assurée de rester un témoin qui voit juste.
Je viens de trouver le terme exact… Elle et l’abbé étaient devenus des témoins, — les témoins de madame Manchon qui, sans en rien dire, ne songeait, elle, qu’à une chose, ne souffrait que d’une chose : l’absence…
L’absence de René, telle est la cellule initiale, la nébuleuse au noyau de laquelle vont peu à peu s’agglomérer les éléments du drame.
Auparavant, René avait souvent quitté la maison, fait des voyages : ce n’étaient pas des absences. Pour qu’il y ait absence réelle, il faut que la vie s’établisse ailleurs, c’est-à-dire se détache de celle qui précédait. Pour la première fois, René avait ainsi une maison à lui, des occupations à lui, et la possibilité d’engager son existence sans avertir : tout cela, madame Manchon l’avait voulu, désiré, préparé, mais en aveugle et sans comprendre qu’elle préparait aussi son désastre. A peine la maison vidée, ses yeux s’étaient ouverts ; maintenant elle en mourait d’angoisse.
Avant l’absence, madame Manchon avait pu aussi se croire une mère comme la plupart. Elle trouvait alors normal que René habitât près d’elle, lui obéît, et, inconsciente de la tutelle qu’elle exerçait, ne l’était pas moins de la passion maternelle qui la dévorait. René ne s’était pas éloigné depuis une semaine qu’une lumière l’éblouissait : comprenant l’impossibilité totale de vivre sans lui, elle n’apercevait plus à travers le monde que des ennemis décidés à le lui voler.
Tout à l’heure Duclos nous a montré la jalousie paternelle d’un Lormier : celle de madame Manchon, aussi exclusive, aussi violente, était pire. Non seulement, elle se refusait à un partage quel qu’il fût, mais elle prétendait commander. Toutefois, jusqu’au départ de René, ces sentiments avaient conduit madame Manchon sans qu’elle le sût : désormais, elle ne les ignorait plus. L’absence, encore, en lui montrant ce qu’elle pouvait perdre, du même coup, lui en avait révélé la valeur.
Vous me direz : « Si madame Manchon en était là, quoi de plus simple que de rappeler son fils ? De même qu’elle avait décrété l’apprentissage à Semur, ne pouvait-elle y renoncer ? »
D’accord : comptez cependant qu’avouer son erreur en une matière si grave, la seule à vrai dire où la soumission de René eût manifesté des résistances, était un risque redoutable. Quand on a pris le parti d’être infaillible, on n’a plus le pouvoir de revenir sur ses arrêts, c’est-à-dire de reconnaître qu’on se trompe autant qu’un autre. Cela, madame Manchon le sentait à l’évidence : de là, son malaise et l’irritation latente qui ne cessait de la dresser contre le présent. La ponctualité même de René à revenir, chaque dimanche, ne parvenait pas à les calmer. Parce qu’il était las de sa vie à Semur, il la racontait le moins possible : on en pouvait conclure aussi qu’il en tenait à dessein des parties cachées. D’une semaine à l’autre, madame Manchon en doutait moins. Et, convaincue d’avoir de ses propres mains creusé l’abîme, elle se sentait y courir, sans soupçonner par quels chemins, sans oser non plus revenir en arrière.
Trois jours après la réception Traversot, René, désireux de présenter son remerciement à l’hôtel de Thil, apprit que le jour de madame Traversot était précisément le dimanche et jugea nécessaire de renoncer pour une fois au voyage coutumier. Déjà, et sans qu’il le soupçonnât, Annette dominait sa vie. De plus, et par un scrupule explicable en somme, avisant sa mère de ce grave changement dans une habitude prise, il s’abstint d’en donner la raison véritable, car lui-même la trouvait futile autant qu’impérieuse.