Ceci suffit : le drame qui, jusqu’alors et comme une eau souterraine, avait miné les âmes, rue Monsieur, était libre d’affleurer à la lumière : désormais, rien n’allait plus en endiguer la marche.

Au reçu de la nouvelle, madame Manchon blêmit, avertit la femme de chambre qu’il était inutile de préparer la chambre de M. René et ne souffla mot ni à Lapirotte ni à l’abbé. Simplement, quand l’abbé parut le dimanche soir, et pour qu’il ne s’étonnât pas, madame Manchon dit :

— J’ai prié René de ne pas venir aujourd’hui : je ne le trouvais pas bien. Trop d’allées et venues fatiguent.

Elle mentait hardiment, résolue de laisser aux choses l’aspect qu’elle leur voulait. Lapirotte approuva, plus souriante que jamais. L’abbé fit de même, et chacun s’enferma dans une indifférence affectée. Il n’était pas jusqu’aux domestiques qui n’eussent l’air de trouver naturelle l’explication donnée.

Toute la semaine qui suivit, madame Manchon se demanda par quelles voies confesser son fils, quand il paraîtrait, sur la cause véritable qui l’avait retenu. Tour à tour, elle imaginait des questions captieuses, une explication directe, une scène attendrie. Incapable de se résoudre, mais guidée par un instinct sûr, elle demeurait persuadée que le danger redouté venait de paraître, cherchait en vain à le concevoir, et s’en désespérait.

Le samedi, dépêche de René annonçant encore une remise de voyage ; cette fois, il donnait pour excuse un rhume violent.

Ce fut Lapirotte qui reçut le télégramme des mains du facteur, elle qui en donna lecture à madame Manchon. Probablement touchée par l’air de celle-ci, elle jugea même nécessaire d’ajouter une remarque :

— Les rhumes de M. René sont toujours sans gravité. Je doute qu’il soit obligé de garder la chambre.

— Si mon fils pouvait sortir, il serait ici, répartit madame Manchon. D’ailleurs, je vais l’inviter à venir se reposer près de moi dès qu’il sera mieux. C’est un retard de quarante-huit heures au plus…

— Espérons-le, soupira Lapirotte.