Elle se trompait. Il y avait deux lettres, dont l’une de René, mise soigneusement en évidence. Madame Manchon se saisit du tout. Elle s’aperçut ensuite que la seconde était pour Lapirotte, mais avant de la remettre, en examina par habitude la suscription et le timbre.

— Tiens, dit-elle, vous avez aussi des correspondants à Semur ?

— Moi ?… non… du moins je n’en connais pas, s’exclama Lapirotte.

— Il paraît que si, puisque ce papier en vient.

— En effet… voilà qui est curieux.

— S’il s’agit d’une conquête imprévue, poursuivit madame Manchon satisfaite de lâcher bride à son humeur, avisez-moi. Sans tenir à vos secrets, je prétends ne pas vous perdre à l’improviste.

Lapirotte ne répondit que par un de ces regards où madame Manchon était libre de lire un reproche attendri pour ses rigueurs, mais où d’autres auraient découvert peut-être une rancune effrayante.

On entendit, après cela, le double bruit des papiers que déchiraient des mains pareillement fiévreuses. Parties le même jour et de la même ville, écrites par des êtres qui ne se soupçonnaient guère occupés des mêmes choses, les deux missives venaient échouer simultanément sur cette table, chacune apportant sa part au destin de tous qui commençait. Dès les premières lignes, madame Manchon et Lapirotte semblèrent évadées du présent. Le silence n’était pas plus grand qu’auparavant, mais le froissement des feuillets tournés y ajoutait on ne sait quoi de tragique, en même temps qu’il mesurait l’avidité avec laquelle on lisait.

Soudain madame Manchon rejeta la serviette sur la table, et se leva. Elle avait terminé. La lettre adressée à Lapirotte devait être plus courte que celle de René, ou avait été lue plus vite, ou encore n’avait pas été lue tout entière : quoi qu’il en soit, elle avait disparu depuis un instant dans la poche de son destinataire.

A l’exemple de madame Manchon, Lapirotte et l’abbé s’apprêtaient à retourner au salon, quand un ordre arrêta celle-ci :