— Henri ! je ne puis non plus accepter cela !
L’abbé fit un geste évasif.
— Mettons, si vous y tenez, que vous ne nous avez pas aimés de la même manière et passons… Ce n’est pas d’ailleurs en fils que je me permets de parler en ce moment. Le prêtre seul a le droit d’évoquer ce que le fils ignore, et, puisqu’il s’agit d’âmes, pour ceci comme pour le reste, acceptez que, prêtre, je continue de m’exprimer en prêtre.
Un second sursaut secoua madame Manchon.
— Henri, ne mêlez donc pas vos rancunes de famille à ce qui n’a rien à y voir !
— Je vous demande pardon, ma mère : je tiens beaucoup au contraire à oublier que je fais partie de la famille. De grâce, ne m’obligez pas à quitter un terrain que j’ai choisi : il est le seul possible… et le meilleur… pour tout le monde.
— Je ne comprends pas.
— Préciser mes raisons serait inutile ou encore… déplacé, répartit l’abbé d’un ton détaché.
Toutefois, ses yeux s’étaient levés en même temps vers sa mère et la regardaient fixement. Il y eut un choc silencieux, suivi d’un de ces arrêts imperceptibles à l’oreille mais durant lesquels l’inexprimable passe en trombe, laissant derrière lui l’épouvante d’une chose dont on n’a point parlé, que l’un a crue cachée, que l’autre sait, peut-être !… Et soudain madame Manchon, lasse de marcher, regagna son fauteuil, au coin de la cheminée. Accoudée dans la même attitude que son fils, elle inclina la tête et contempla le feu.
— Je reprends… dit paisiblement l’abbé. En traitant René comme vous fîtes, je ne doute pas que vous n’ayez désiré son bonheur. Sans le vouloir pourtant, vous n’aviez cessé auparavant de favoriser en lui un penchant à s’en remettre à des volontés étrangères qui, pour un homme, est le pire des dangers. C’est avec regret que je vous voyais vous obstiner à le garder près de vous. C’est avec joie que j’ai considéré la première séparation temporaire dont vous souffrez. L’occasion se présente aujourd’hui d’une… émancipation définitive. Épargnez-vous les risques d’un avenir que le passé rendait problématique et puisque, pour une fois, l’intéressé fait preuve de décision… que Dieu le bénisse et qu’il épouse !