Saisissez-vous qu’un tel enchaînement ne pouvait être le produit inconscient de quelques-uns, mais, au contraire, résultait d’une volonté unique ? Commencez-vous de soupçonner, derrière le chœur, et dirigeant sa marche, l’acteur principal dont je parlais tout à l’heure ? Plus tard, il se découvrira de lui-même ; pour le moment, contentons-nous d’admirer l’œuvre et arrivons au résultat, imprévu de tous comme il convient.

Madame Traversot, après s’être rendue en toute hâte chez son notaire, rentra chez elle, le visage décomposé. Elle était de ces femmes qui ne cessent d’envisager les difficultés, quand un projet leur tient au cœur, car elles imaginent de la sorte et par avance désarmer la mauvaise chance. Hélas ! parmi les obstacles prévus, celui qu’on venait de lui révéler n’avait point figuré : il n’en était que plus infranchissable. Le mariage d’Annette était perdu : ajoutez que l’année s’annonçait avec des récoltes mauvaises, que l’abandon d’Annette risquait de troubler la confiance des créanciers : ainsi tout croulait, présent et avenir.

A la vue de sa mère bouleversée, Annette tenta en vain de l’interroger.

— Il n’y a rien, ou peu de chose, répondit celle-ci, évasive et redoutant d’aborder tout de suite le conflit qu’elle pressentait inévitable.

En prétendant séparer Annette de celui qu’elle aimait, on n’était parvenu en effet qu’à mieux l’attacher à lui.

Une heure plus tard, René, qui ne cessait de surveiller l’hôtel de Thil, informé du retour des Traversot, accourait. Annette parut aussitôt.

— Enfin ! vous voici !

Mais elle ne put en dire plus. Madame Traversot s’était également précipitée, et sans laisser à René le loisir de se reconnaître :

— Votre visite, cher monsieur, tombe à merveille : j’avais hâte de m’entretenir avec vous.

Elle l’entraîna vers le salon. Annette voulut suivre. Un geste l’arrêta.