— En effet… en effet… Notez avant tout que madame Traversot, pas plus que moi, ne croit… Seulement, voilà : il est de certaines questions qui ne devraient jamais être posées. Cela ne les empêche pas d’exister, certes ! et même les gens sont libres de s’en entretenir, s’ils le veulent, pour l’agrément ; mais enfin, tant qu’on ne s’est pas avisé de demander officiellement : « Cela existe-t-il ? » on est libre d’agir comme si elles n’étaient pas.

— Allez donc au fait ! interrompit de nouveau René, impuissant à maîtriser la colère que tant de précautions achevaient de déchaîner au fond de lui.

— J’y viens… j’y suis déjà !

Puis, secouant les épaules, comme un homme décidé à brûler ses vaisseaux, l’abbé reprit très vite :

— Justement, dès le début de nos relations, madame Traversot m’avait exprimé à diverses reprises son désir de mieux connaître votre famille. Simple souhait d’elle à moi : satisfaction facile à obtenir et qui n’intéressait que nous… Qui, hélas ! à Dijon ou ailleurs, s’est avisé ces jours derniers de lui dire… ou encore de lui suggérer ?… bref, la question qui n’existait pas, brusquement a pris corps et, du coup, madame Traversot, devenue inquiète, a pensé… enfin elle se demande dans quelle mesure vous avez droit au titre que vous portez.

René abasourdi recula :

— Quel titre ? je n’en ai pas, que je sache !

— Oh ! poursuivait maintenant l’abbé définitivement lancé, je sais bien qu’il s’agit là de puérilités ! Qu’importe au bonheur de ma charmante petite Annette, que vous soyez La Gilardière, tandis que votre frère n’est que Manchon ? Curiosités de province, scrupules de vieille bourgeoisie : rien de plus. Il est probable d’ailleurs, je suis même assuré que les deux noms appartiennent à chacun, et encore qu’ils figurent l’un et l’autre sur le registre d’état civil… Au fait avez-vous jamais eu seulement l’occasion de lire votre acte de naissance ?

Enfin arrivés là, les yeux de l’abbé, qui jusqu’alors n’avaient cessé de contempler le sol, s’étaient levés : tout ce qui précédait, tant d’hésitations, de détours, simples manœuvres pour aboutir à poser, — et de quel ton détaché ! — cette unique question, la seule utile.

Déconcerté par le jeu, mais incapable d’en soupçonner les dessous, René ne put que répliquer :