Mademoiselle Lormier me regarda fixement :

— Ne le saviez-vous pas ?

Je fus surpris en même temps de constater combien son regard à ce moment rappelait celui de la morte.

— Comment l’aurais-je appris ?

— Je pensais que, demeurant sur la place, vous l’aviez vu passer.

Une telle clairvoyance ne parvint pas à me déconcerter.

— Tant pis, expliquai-je en affectant un entier détachement : il en sera quitte pour se contenter du rapport que vous lui rendrez d’ailleurs avec votre précision coutumière.

Puis, achevant de m’installer sur ma chaise, paisiblement je commençai de regarder autour de nous.

Au fait, je n’ai pas encore dit où nous étions. Il s’agit toujours de la chambre du troisième étage où je n’avais cessé de soigner mademoiselle Lormier. Ayant cette fois le loisir de l’inspecter, je tentai d’analyser les raisons de l’impression revêche qu’elle produisait. Ceci frappait à première vue qu’on n’y apercevait, en guise d’ornements, aucune des niaiseries chères aux jeunes personnes. Pas de vide-poches : point de photographies encadrées avec des rubans, encore moins de filet brodé, mais des meubles nus, qui manquaient de style : sur la cheminée, un Christ entre deux torchères de bronze coulé ; sur le sol, une simple sparterie. Bref l’ensemble d’un garni de couvent, et sur toutes choses l’air glacé de celle qui vivait là.

Autre remarque : lorsque j’étais entré, mademoiselle Lormier ne travaillait pas des doigts ainsi qu’il sied, en province, chaque fois qu’une demoiselle reçoit. Installée à sa fenêtre comme à un observatoire, elle tenait un livre à la main, et quand elle l’eut déposé sur le guéridon qui nous séparait, me surprise fut grande à déchiffrer son titre. C’était le Discours sur les passions de l’amour, c’est-à-dire de beaucoup l’œuvre la plus inattendue chez une fille vivant sans relations à Semur, tout au fond du Rempart.