Elle ne comprit pas tout d’abord, ou plutôt elle se refusait à admettre un lien quelconque entre la question posée par René et le conflit qui recommençait :
— Faut-il te répéter que ma décision est prise ?
— C’est que tu ignores les bruits qui courent !
— A Semur, il court des bruits sur nous ?
— On dit… on ose dire que, quoi qu’il arrive, tu ne consentiras jamais à revenir avec moi.
— On ne se trompe pas.
— Seulement, on en donne pour raison précisément cette différence de nom entre mon frère et moi. C’est tout juste si l’on n’exige pas que je sorte mon acte de naissance pour prouver que je suis vraiment ton fils !
Madame Manchon, aux derniers mots, promena un regard épouvanté sur les murs, comme si, aspirée par une trappe, elle voulait, avant de disparaître, leur jeter un dernier adieu. Tout à coup elle venait d’apercevoir un dépouillement devant lequel l’autre ne comptait plus. Mais qui avait osé cela ? De qui René tenait-il ses soupçons ?
Dans les instants de grand émoi, on ne saurait mesurer ni la vitesse ni le nombre des pensées diverses fulgurant à travers un cerveau. En une seconde, je le répète, madame Manchon, eut le temps de supputer la douleur d’être jugée par le fils de son âme, de chercher à qui elle le devait, et d’en accuser son autre fils. Elle eut le temps encore de songer : « C’est bien un crime de prêtre : je ne pardonnerai jamais. » Puis brusquement, une autre perspective s’ouvrit à elle, celle-là rayonnante. Non seulement, René ne savait rien, puisqu’il interrogeait, mais grâce à lui, la raison tant cherchée pour écarter définitivement les Traversot venait de paraître !
— Et c’est cela… cela… que ces gens ont pensé de ta mère ! murmura-t-elle presque à voix basse, tandis que de la main elle semblait écarter une affreuse vision.