E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

Il a été tiré de cet ouvrage
5 exemplaires sur papier des Manufactures impériales
du Japon, marqués A. B. C. D. E.
et 125 exemplaires sur papier vergé pur fil
des Papeteries Lafuma, numérotés 1 à 125.

Copyright by Perrin et Cie, 1922.

Pour ANDRÉ BELLESSORT
Au maître écrivain,
A l’ami,

son ami,
E. E.

L’APPEL DE LA ROUTE

TROIS AMIS

La vie courante est parsemée d’extraordinaires rencontres. Toutefois il est rare qu’on s’en étonne. Pris entre l’alternative d’un hasard inexplicable ou d’une volonté mystérieuse qui guide les hommes, on détourne les yeux d’un problème devenu indifférent à force de se présenter, et l’on se croit quitte de solution en décrétant que le monde est très petit.

Qu’un soir de 1918, au retour de la guerre, nous nous soyons ainsi retrouvés, trois camarades d’enfance, à la terrasse du café de la Paix, et que, pris du désir de mieux nous informer les uns des autres, nous ayons décidé de dîner ensemble au cabaret, ceci, j’y consens, n’a rien que de naturel. Mais qu’ayant suivi, à partir du collège, des carrières parfaitement divergentes, qu’ayant vécu l’un à Versailles, l’autre à Paris, le dernier dans une ville retirée de Bourgogne, nous ayons été chacun témoin d’une des faces d’un drame unique ; que de plus, sans nous donner le mot ni d’ailleurs soupçonner où nous allions, nous ayons eu l’idée, ce soir-là, de raconter ce que nous en avions vu, et découvert de cette manière qu’au total nous avions assisté à une même aventure ; qu’enfin nous soyons aujourd’hui encore les seuls à le savoir tandis que les acteurs eux-mêmes l’ignorent, voilà en revanche de quoi provoquer chez tout être qui réfléchit un « pourquoi » d’autant plus anxieux que nulle réponse n’y peut être donnée.