Quoi qu’il en soit, telle fut l’impression produite alors sur chacun de nous que je me sens en mesure de rapporter ici non seulement les récits dont s’illustra une soirée si singulière, mais les propos beaucoup plus vagues qui leur servirent de prétexte ou de préface, comme on voudra.
Ils commencèrent, si j’ai bonne mémoire, le repas terminé, à ce moment où, les coudes sur la table, la cigarette allumée, et humant l’odeur d’une tasse de café brûlant, on est tenté, suivant le mot d’un humoriste, de souscrire à l’immortalité de l’âme.
En réalité, nous ne nous étions guère entretenus auparavant que de choses indifférentes. Comme ceux qui ont vraiment fait la guerre, nous avions surtout le besoin de n’en plus parler. Donc, en réponse aux questions sur nos destins divers, chacun s’était contenté d’esquisser à larges traits sa vie d’avant. J’appris ainsi que mon ami Tinant, devenu professeur libre et passablement vagabond, enseignait en dernier lieu au collège R*** à Paris ; que Pierre Duclos, au contraire, avait sagement chaussé les souliers de son père, feu le docteur Duclos, médecin-chef de l’hôpital de Semur ; enfin aucun de nous n’était encore marié. Que le rude effort d’une existence paraît peu de chose quand on le résume de la sorte pour l’édification d’un labadens !
Mais, à peine ces renseignements fournis, il avait semblé que l’intérêt de la réunion fût épuisé et notre curiosité à bout de souffle. Très rapidement la conversation prit un ton neutre, ce je ne sais quoi d’un peu gêné, propre aux entretiens où l’on désire marquer n’être pas entre indifférents, et où l’on ne saurait cependant livrer ses pensées intimes. A l’élan des premières effusions succédait une fatigue intérieure, peut-être la désillusion de nous retrouver en somme aussi étrangers qu’avant nos confidences, si bien, je le répète, qu’une fois le café servi, nous étions mûrs pour une parfaite mélancolie, ou, ce qui revient au même, pour un débat métaphysique.
Et ce fut alors, précisément pour couper court à un silence qui menaçait, que Pierre Duclos, le premier et sans le vouloir, entra dans le chemin où nous attendait la surprise des récits que je souhaite évoquer.
— Tout compte fait, déclara-t-il soudain, on a traversé quatre années assez rudes ; quels enseignements en avez-vous tirés ? Pour ma part, aucun… A peine une ou deux lumières sur des choses que je savais. Par exemple, il est clair que la guerre n’est que souffrance, un grand torrent de souffrance roulant à la même heure dans son flot imbécile une portion d’humanité ; mais c’est de la souffrance collective, de la souffrance dans le bruit. Hé bien ! je comprends maintenant très bien pourquoi les charlatans opèrent au milieu de la foule et au son de la caisse : ce n’est pas pour étouffer les cris du patient, c’est que la sensibilité de chacun en devient beaucoup moindre. A parler franc, une guerre nouvelle m’effrayerait moins que la paix qui guette chacun de nous, car la paix est silencieuse et l’on y est solitaire… Autre indication encore : je soupçonnais, j’étais même convaincu que la souffrance tire son origine le plus souvent de sources irresponsables, inconscientes de l’œuvre qu’elles font. Dans la vie normale, on va, on vient, on parle, on n’a aucune intention mauvaise, et parce qu’on a passé à droite plutôt qu’à gauche, prononcé un mot au lieu d’un autre, à distance, quelqu’un est frappé auquel on ne songeait pas, dont on ignorait même parfois l’existence. Toutefois, ce jeu de la bête humaine, fabriquant le mal à la manière d’une sécrétion, ne m’était apparu que par éclairs et dans des cas que je croyais exceptionnels. La guerre, au contraire l’a illuminé. Un homme épaule, vise dans une direction donnée, parce que telle est la consigne. Le coup part ; un corps tombe ; et le meurtrier ne connaît pas la victime, il ne saura jamais ni pourquoi il a tué, ni même parfois s’il a tué. Simplement, il a fait son métier d’homme… Et voilà… Nous aussi allons continuer de le faire, plus ou moins… Seulement, plus de coups de feu pour avertir, plus d’abris pour se protéger, les balles viendront on ne sait d’où. La guerre encore, mais cette fois contre l’insoupçonnable et où l’on tombe sans témoin… tout à fait seul…
Je me rappelle qu’en parlant, Pierre Duclos avait pris une cuiller et scandait chaque début de phrase d’un heurt sur la soucoupe, comme pour donner plus de force à ce qu’il disait. Il s’exprimait cependant avec une certaine hésitation, à la manière d’un homme qui, après avoir longtemps médité des pensées familières, s’efforce, sans y parvenir, de leur trouver une traduction satisfaisante.
Je répliquai avec un peu d’ironie :
— Si c’est là toute la joie que te procure la vue des drapeaux aux fenêtres, je la trouve mince. Pour fâcheuse que nous apparaisse l’obligation de recommencer une carrière, la paix n’en a pas moins un visage plaisant. Je ne me sens point non plus si féroce que tu dis : surtout, j’ai garde de dédaigner une existence que tu es, autant que moi, ravi de posséder encore.
Tinant dit à son tour :