— Sans dédaigner la vie, il est loisible d’en examiner le mécanisme. Quant à en tirer une conclusion, autant rêver de la suppression des catastrophes, une fois monté dans le train qui vous emporte vers elles !
La cuiller de Duclos se remit à tinter avec violence :
— Ai-je prétendu autre chose qu’établir un constat ? Je répète que la paix institue l’état de guerre individuel. Qu’il le veuille ou non, l’homme crée de la souffrance pour quoi que ce soit qui l’approche.
Je ripostai :
— Et tout l’effort de l’homme n’a d’autre objet que de supprimer cette souffrance : accorde cela qui pourra !
— Accorder entre elles des contradictoires, souffla Tinant, est également le propre des humains : témoin la Croix-Rouge et la bataille…
Mais Pierre Duclos, tourné vers moi, reprenait déjà :
— L’effort de l’homme est aussi tout entier dirigé vers le bonheur : en sommes-nous moins malheureux ? Entre nos vœux ou nos tentatives et la réalité, se dresse toujours, infranchissable, l’obstacle des lois physiologiques. De même qu’abandonné, un champ se couvre d’orties et de chardons sans que jamais du blé s’y mêle, pareillement, livré à lui-même, le monde ne produit que souffrance et ne supporte qu’elle. Oh ! je ne demande même pas pour quelles raisons on est frappé ! Les faits immédiats me suffisent. L’universalité de la souffrance et sa nécessité, voilà au fond le mystère qui n’a cessé de me hanter durant la campagne, et ce ne seront ni l’armistice, ni la victoire, ni la paix qui l’empêcheront de nous guetter encore au tournant de l’heure !
— D’où vient le mal ? à quoi peut-il servir ? soupira de nouveau Tinant. Problèmes très anciens et dont aucune métaphysique ne s’avisa sans trébucher. S’il y a un Dieu, comment tirer le mal de lui ? Si tout est hasard, pourquoi celui-ci tourne-t-il toujours du mauvais côté ? A ces questions, jamais de réponse. Toutefois, l’humanité résignée a cessé d’en gémir : Duclos, tu retardes…
Je le regardai. Bien qu’un sourire sceptique animât sa lèvre, l’expression de son visage était devenue très grave. Après tout, peut-être avait-il comme Duclos l’appréhension des temps qui allaient venir.