— Parce que vous ignorez comment on aime ! L’amour pour vous n’est que caprice passager, dont la mémoire s’évapore avec le temps : pour moi, c’est le monde où ceux qui se donnent ne se donnent qu’une fois. Ah ! comme je serai bien tout entière à celui que je choisirai ! J’adore mon père : il ne comptera plus. Je crois en Dieu : je ne saurai plus s’il existe ! Une seule volonté au fond de moi : vivre pour lui, avec lui… Et ne croyez pas que je m’illusionnerai : à l’avance, j’aurai mesuré tout ce qui nous sépare, et jusqu’à son cœur ! Cependant, ayant appris déjà à quel point il peut oublier, je n’aurais pas peur, tant je serais assurée de faire toujours précisément ce qu’il souhaite. Je me sens de taille à le rendre célèbre s’il en avait envie, et à vivre au fond d’un bois, si cette ombre lui plaisait mieux. Pour le conquérir, pour le garder, j’oserais… tout…
— Même le lui dire ! interrompit René effrayé par la violence que de tels mots trahissaient.
— Pourquoi pas ?
Dédaignant désormais les faux-fuyants, abattant le jeu sans honte, elle s’était dressée, le couvrait d’un regard impérieux ; mais il arrêta du geste les paroles qu’elle allait dire :
— Mademoiselle, n’estimez-vous pas que pour vous comme pour moi, il convient d’interrompre ici un entretien qui ne peut être… qu’inutile ?
En même temps, il s’était levé. Les yeux de mademoiselle Lormier s’éteignirent.
— En effet, dit-elle, pour un peu, vous alliez prendre au sérieux mes… suppositions, et moi oublier le reste…
— Le reste ? répéta René.
A son tour, elle se leva sans répondre et abaissa sa voilette. Elle faisait cela sans effort apparent : cependant, elle avait tant de peine à se tenir debout, qu’elle dut prendre contre la table un appui momentané.
— De grâce, interrompit René, se rassurant déjà, allons-nous ainsi nous quitter sur des paroles amères ? Oh ! je comprendrais très bien que vous m’eussiez haï : mais puisque vous êtes venue, puisque j’espère vous avoir témoigné mon sincère repentir, ne pourrions-nous, avant de nous séparer, nous tendre amicalement la main, et de nos deux brèves rencontres, garder au moins le regret de ne pas nous être mieux connus ?