Et les huit jours commencèrent…
Le soir même de la visite de mademoiselle Lormier, René m’écrivit pour me communiquer son anxiété. Au vrai, il se demandait : « Que cherche-t-elle ? Est-ce une femme qui venge son orgueil blessé ? Est-ce, au contraire, une détraquée en quête de chantage ? »
Je répondis : « Un chantage m’effraierait moins ; elle aime. » Et c’était bien ma pensée : je ne doutais pas que mademoiselle Lormier aimât René. J’allais plus loin : précisément parce qu’elle se manifestait de cette manière, tardive, maladroite et violente, j’étais assuré qu’il s’agissait là d’une passion sincère qui ne reculerait devant aucune extrémité.
Quoi ! direz-vous, de la passion pour un homme qu’on approcha quelques instants, qui n’a pas reparu, dont le peu qu’on apprit a seulement révélé qu’il adorait ailleurs ? Admettons un caprice de fille perverse, un goût passager qui flambe ainsi qu’un papier mince, et dont le moindre souffle dissipera ensuite la cendre légère : mais de l’amour !
Erreur : seul l’amour, et, j’ose affirmer, le grand amour, est capable d’agir de la sorte. Remontez aussi dans vos souvenirs, cherchez autour de vous les vrais amants : à l’origine du bouleversement de leur existence, vous trouverez toujours le même fait inexplicable et souverain : on aperçoit un être, on ne sait pas quel il est, on ignore parfois le son de sa voix, on ne soupçonne rien de son âme, et, instantanément, on est sûr de le retrouver, sûr de ne pouvoir suivre désormais que son sillage. Se heurterait-on ensuite à toutes les tares, cela n’arrête pas. Une seconde, un regard ont fixé le destin. La langue usuelle donne au phénomène un nom dont on abuse : le coup de foudre. Il n’y a jamais de coup de foudre au départ d’une fantaisie ou des longues tendresses ; l’amour total, au contraire, ne débute que par lui. Presque toujours encore le coup de foudre qui atteint l’un épargne l’autre. La réciprocité immédiate existe rarement. La vie est faite ainsi de courses d’aveugles, tragiques, où chacun, poursuivant sa propre chimère, est en même temps la chimère vainement poursuivie par un autre qui suit : et tels m’apparaissaient déjà mademoiselle Lormier et René. Inconscient, René avait passé : éblouie par la terre promise, une âme courait après lui, et, dût-elle expirer sur la route, tenterait tout pour le joindre !…
René, dans sa lettre, ajoutait : « Quand elle se vante d’en savoir sur moi plus que moi-même, est-ce bravade ou moyen d’égarer ma défiance ? Je crains qu’Annette ne soit la seule visée. »
Là encore, je répondis : « Parce qu’elle vous aime, c’est vous seul qu’elle tentera d’atteindre ; il est vrai qu’on ne peut soupçonner par quelle voie. » Hélas ! combien je voyais juste !
Quoi qu’il en soit, René, qui avait songé d’abord à prévenir les Traversot, y renonça. Une communication à l’abbé Valfour, intermédiaire avisé et conseiller discret, lui parut de même inutile. D’ailleurs, à la lettre suivante, et parce que la moitié du délai s’était passée sans incident, il semblait déjà rasséréné : « Le plus sage, concluait-il, n’est-il pas d’attendre les événements ? » Bien que l’attente m’ait toujours paru la ressource des tempéraments légers, c’était là peut-être le plus raisonnable.
Rarement, d’ailleurs, semaine s’écoula plus vide d’incidents. Autour d’Annette et de René, la ville même avait fait trêve. Le chœur semblait s’être évanoui. A Paris seulement, madame Manchon eut un accès de grippe, qui retarda une fois de plus sa venue. La logique des choses veut que, lorsqu’un premier mensonge a paru vrai, la vérité prenne à son tour air de mensonge. Madame Traversot, qui avait cru à l’indisposition imaginaire de madame Manchon, conçut de l’inquiétude à l’occasion de celle qui était véritable ; toutefois, comme la correspondance continuait, ce contretemps perdit sa signification menaçante.
Tant de calme endormait ; à mesure que, pareilles au sable de la clepsydre, les heures glissaient d’un cours égal et sûr, malgré lui René se prenait à croire que l’apparition de mademoiselle Lormier aurait été une alerte sans lendemain. Je ne ressentais pas, je l’avoue, la même confiance ; mais qu’importe ? Pour nous départager, il aurait fallu pénétrer auprès de l’intéressée, et qui de nous pouvait se vanter de connaître les pensées de mademoiselle Lormier ?