— Mon frère… pourquoi mon frère ?…
Si, à ce moment, mademoiselle Lormier avait relevé les paupières, elle aurait vu sans doute ce qu’est l’invasion d’une lumière mortelle sur un visage : de tous les mots possibles, un seul pouvait faire cela ; il était dit. Ah ! croyez-m’en, le destin ne se trompe pas dans ses choix ! Ne prétendant sans doute que se justifier, mademoiselle Lormier venait de tuer René et de se tuer elle-même.
Tout à coup ébloui par la clarté que le mot lui apportait, René rassembla ses forces et, oubliant jusqu’à l’existence de mademoiselle Lormier, repartit pour la ville.
Il allait, sans détourner la tête, uniquement occupé de suivre jusqu’au bout l’effroyable route qui s’ouvrait.
Quand, étonnée du silence persistant qui l’enveloppait, mademoiselle Lormier, de son côté, rouvrit les yeux, elle s’aperçut qu’elle était seule.
Ensuite, il n’y eut plus qu’une chaussée déserte, paisible comme avant et, contre le mur, la tache noire d’une femme immobilisée par la stupeur. Deux âmes venaient ici de se frapper à mort : mais quelles traces laisse un mot jeté dans l’air dansant au soleil de mai, et vaut-il de s’émouvoir parce que, grâce à lui, la souffrance a pu atteindre enfin les victimes de son choix ?
IX
Les portes d’accès à la souffrance sont innombrables. René, quand par hasard il y songeait, n’avait jamais redouté que les déceptions de l’amour ou la fin d’un être cher. Or, tandis qu’il s’enfuyait ainsi, il ne pensait plus à Annette, aucun des siens n’était menacé : cependant, il sentait qu’endormi depuis de longues années au bord d’un gouffre, il venait d’être happé par la pente et glissait, sans autre défense que des cris d’appel inutiles.
En une seconde, la gêne de son âme, les pensées louches qui, telles des créanciers que rien ne lasse, n’avaient cessé de guetter son assentiment, tout ce que madame Manchon et lui-même avaient cru dissiper au cours de leur dernière rencontre, tout cela, dis-je, reparaissait, mais triomphant.
« Avant de m’accuser, interrogez donc votre frère ! » Une phrase, rien de plus… et l’indicible rejette ses voiles ; ce qui échappait, éclate aux yeux ; là enfin où l’ombre régnait, il n’y a plus qu’évidences suivies de volontés impérieuses.