Acceptons un instant que mademoiselle Lormier n’ait point menti : l’attitude de l’abbé Manchon à l’égard de René, la froideur qui ne le quittait pas, l’hostilité sourde dont il s’enveloppait dès qu’il paraissait rue Monsieur, non seulement devenaient justifiables, mais on aurait eu peine à les concevoir différentes. Vu sous cet angle, ce qu’il y avait d’obscur dans les relations des deux frères, ou des fils avec la mère, devenait logique, limpide, nécessaire. Tout s’était passé jusqu’alors comme si la chose était vraie : de là à conclure qu’elle devait l’être, la distance n’est pas grande, et René la franchit. Il ne se disait déjà plus : « C’est possible », mais, parce que l’âme au choc de certaines révélations va toujours à l’extrême, il se demandait : « N’est-ce pas certain ? » et sans attendre la réponse, courait aux conséquences.

Une première convulsion égoïste suivit. Il se vit pauvre, dépouillé des aisances dont le passé l’avait comblé, réduit aux médiocres ressources de son effort et brusquement prit peur.

Il y eut d’ailleurs dans cette faiblesse une probité supérieure qui ne devait point se démentir. Remarquez en effet qu’en dépit de ce qu’avait affirmé mademoiselle Lormier, rien n’empêchait la vie de René de continuer comme avant. René demeurait libre en somme d’ignorer l’origine d’une fortune que ne menaçait aucun risque légal ; le code était pour lui. Cependant une possibilité de ce genre ne le retint à aucun moment. L’obligation d’abandonner ce qui en fait appartenait à son frère, lui apparut dès l’abord comme un postulat. Le nom même qu’il portait lui semblait impossible à garder. Ainsi les conséquences étaient claires ; la nuit ne subsistait qu’au départ : mademoiselle Lormier avait-elle parlé au hasard, guidée par des apparences, ou possédait-elle une preuve ? Question sans issue : ah ! pourquoi le seul être capable d’y répondre, était-il aussi le seul que René n’oserait jamais interroger ! En même temps l’image de sa mère se dressa devant lui : le reste s’effaça, la vraie douleur commençait…

C’est un fait que, si convaincu soit-on de la faiblesse humaine, une mère demeure à part et pour ainsi dire au-dessus des réalités de la chair. Inviolée, inaccessible, elle plane dans un ciel qu’aucune tempête n’a troublé ou obscurci. Il n’est pas de pire détresse que de renoncer à ce sentiment auguste qui, au cours de l’existence et quelle que soit celle-ci, permet toujours à l’homme de se retrouver enfant.

A la pensée que sa mère avait peut-être disposé de son cœur comme il l’eût trouvé naturel chez n’importe quelle autre femme, René ressentit une telle révolte que, brusquement, une voix cria au fond de lui :

— Impossible ! ce n’est pas vrai !

Puis, une stupeur embruma son cerveau. Il prenait conscience de l’offense mortelle faite à celle qui, malgré tout, était la raison magnifique de sa vie, sa tendresse, son guide. Pour avoir osé soupçonner sa mère, il se sentait l’âme souillée. Un relent de sacrilège empoisonna sa bouche. Il se désespéra de ne pouvoir tout de suite en demander pardon.

Soudain, devant lui, sa rue, sa maison… L’instinct venait de le ramener au gîte ainsi qu’une bête pourchassée. Il monta, s’abattit sur un siège et, épuisé par une souffrance qui n’était pas encore vieille de dix minutes, murmura :

— Essayons de n’y plus penser : il n’y a rien, ou plutôt, je suis fou… tout le monde est fou, ce matin…

Tout le monde, en effet : ce Chasseloup qui avait eu l’air de le suspecter, cette Lormier dont on ne savait si elle prétendait encore menacer ou si elle demandait grâce… Et de nouveau la phrase qui tinte, suprême défense de l’âme :