— Impossible, je n’y crois pas !
Il la répéta. Il aurait voulu se créer par elle une conscience neuve, assez haute pour qu’aucun doute ne pût l’atteindre : trop tard, le doute était en lui…
Telle est la règle : plus on se débat pour arracher le trait, mieux on déchire la plaie. Discuter avec l’idée, condamne à ne trouver de repos qu’on n’ait cru découvrir la vérité. Y a-t-il au monde un être qui, doutant, se soit arrêté en route ?
René, dis-je, répétait : « Je n’y crois pas », et en même temps il commençait de scruter ses souvenirs d’enfant ! Oui, déjà il y cherchait un visage étranger qui peut-être avait été le visage de son véritable père ! Effort inutile au surplus : si loin qu’il remontât, seuls apparaissaient autour de lui son frère et sa mère… En revanche, la vertu de celle-ci rayonnait. Jadis, à l’usine, avec quelle énergie avait-elle, comme un homme, achevé l’œuvre que la mort menaçait d’interrompre : se dévoue-t-on pareillement pour une mémoire devant laquelle on rougit ? Et quelle raison toujours, si continue que le poids en semblait lourd parfois !…
Il le croyait, l’affirmait… Cependant et à mesure, loin de s’apaiser, il percevait avec épouvante qu’une certitude contraire s’installait en lui.
Pourquoi ?… Soupçonne-t-on aussi pourquoi l’on sent, dans certains cas, les choses avec une évidence supérieure à celle que donnerait la vision même ? C’est alors comme une invasion de l’être par une réalité impalpable et souveraine. De toutes parts des voix arrivent, — observations inconscientes, étonnements de trop courte durée pour avoir paru valables, menus faits sans signification précise et qu’on a dédaignés, faute d’y rien saisir. Éparses dans le temps, on ne les avait pas entendues ; réunies, elles assourdissent. L’âme humaine est la seule grève où le flot passe sans effacer la trace du flot qui précéda. Toujours le moment vient où, stupéfaits, nous lisons, d’un coup d’œil sur le sable, ce que des années y tracèrent par petits points indéchiffrables. Devant la certitude qui s’imposait ainsi, René pris d’effroi se releva. Elle ou lui devait disparaître ! Rapidement ensuite, il jeta dans un sac un peu de linge, des instruments de toilette, puis descendit, et de ce pas rythmé qui marque l’extrême désordre des nerfs, gagna la gare. Sans hésiter, il allait tenter du moins ce qu’avait recommandé mademoiselle Lormier, c’est-à-dire interroger son frère. Il y allait, non comme on pourrait le croire pour éclaircir de simples doutes, mais au contraire pour en tirer un démenti à sa propre conviction : tant il est vrai que nous ne saurions étouffer nos sentiments profonds et qu’il leur suffit d’affleurer au jour pour faire de nous un jouet sans résistance.
Une demi-heure plus tard, René montait dans un train qui passait.
Bonnes ou mauvaises, les décisions sont le plus souvent suivies d’anesthésie passagère. Entre l’instant où on les prend et celui de leur exécution, le cours des événements paraît suspendu : et cela va de soi, puisque rien de nouveau n’intervient dans la pensée. Une fois en route, René mit la tête à la vitre et ne songea plus à rien. Les arbres aux pousses verdissantes, les coteaux onduleux, les sillons tendus à leurs flancs comme des cordes, toute la terre harmonieuse et calme qu’il avait tant aimée, lui jetaient un adieu qu’il n’entendait pas. Un sourire figé sur les lèvres, il se contentait de regarder la route fuir, cependant qu’à chaque éclisse, les roues scandaient cette fuite de coups sourds et cadencés.
Semur est sur une ligne locale à voie unique. Le train qui dessert la ville fait la navette, tour à tour déversant aux Laumes les voyageurs à destination de Paris et ramenant ceux qui en viennent.
Aux Laumes, René quitta son compartiment, prit l’express et, de nouveau, contempla un paysage qui avait à peine changé, mais s’enfuyait plus vite.