A sept heures, enfin, René me quitta sans me permettre de l’accompagner. Je revois son geste de main au bas de la rampe. J’entends encore son adieu :
— A bientôt des nouvelles !
Il avait à la main le petit sac de voyage pris à Semur. C’est la seule chose, je crois, qu’il emportait de sa vie passée. Le bruit de son pas s’évanouit. Je le guettais encore qu’il n’était déjà plus. Et le rideau tomba sur lui, sur madame Manchon, sur tout ce groupe d’êtres qui avaient connu le bonheur, qui désormais ne connaîtraient plus que la détresse.
L’après-midi en effet, m’étant présenté rue Monsieur, je me heurtai à une Lapirotte munie de la consigne de ne recevoir qui que ce fût. En m’expliquant qu’à son retour madame Manchon avait eu un évanouissement et que le docteur redoutait une congestion cérébrale, elle gardait son sourire neutre, mais ses yeux luisaient de plaisir. Elle ne donnait aucune explication et elle avait l’air de crier : « Voyez quel prophète je suis : rien de ce qui arrive ne m’a surprise ! »
Au cours d’une seconde tentative, l’abbé m’accueillit en personne. Madame Manchon était très malade : lui-même avait décidé de quitter Versailles et renoncé au ministère paroissial afin de ne pas la quitter durant une convalescence qui — si elle venait — serait fort longue. Comme j’annonçais mon intention de repasser aux nouvelles, il m’arrêta :
— Non, ne vous dérangez plus. Si l’état de ma mère s’aggravait, vous en seriez averti. Sinon… je crois meilleur qu’elle ne vous revoie pas, du moins pour un temps. Tous ceux qui ont beaucoup connu mon frère ne peuvent que lui apporter des émotions inutiles.
Devant ce congé en règle, il n’y avait qu’à s’incliner : je ne revins plus.
Que se passa-t-il ensuite durant trois mois ? Je le répète, le rideau était tiré : libre à moi d’imaginer, mais l’imagination, croyez-le, est toujours, dans ce cas, inférieure à la réalité. J’étais devenu comme Duclos après la disparition des Lormier : pas tout à fait pourtant, car je suivais encore René.
« Suivre », me semble aujourd’hui une expression étrange. Est-ce en effet suivre quelqu’un que de percevoir chaque jour un peu plus sa disparition progressive au fond de terres mystérieuses ? Sans doute, il ne cesse pas d’être vivant, on ne peut affirmer qu’on ne le reverra pas : cependant chaque jour aussi le rend plus difficile à atteindre, plus impossible à ramener et l’on sent bien qu’il ne reparaîtra jamais !
Deux billets brefs comme des dépêches : voilà tout le lien me rattachant à mon ami. Le premier parlait de hâte à quitter la vie du camp : le second annonçait un départ en colonne, vers le Sud ; les deux répétaient : « Qu’on ne s’inquiète pas si la correspondance se fait plus difficile ». Pauvres courts billets ! les derniers… Comment rendre l’extraordinaire sensation d’effacement qu’ils m’apportèrent ? Je me représentais le désert, l’immensité mouvante des espaces couverts de sable, et à la limite de l’horizon, la silhouette évanouissante de celui qui me quittait. Vous connaissez cette impression : on se dit : « Le voilà encore ! » Les yeux se troublent, les plans se mêlent : « C’est lui : je ne cesse pas de l’apercevoir ! » Le point dès longtemps n’est plus visible : on se flatte de le distinguer quand même.