Mademoiselle Lormier tourna son visage vers moi, comme stupéfaite d’entendre près d’elle une voix humaine ; puis, haussant les épaules :
— Alors, vous croyez, vous aussi, qu’en le sommant de rompre, j’avais calculé ce qui suivrait ? Pas une seconde, dans les huit jours que je lui laissai, je n’y ai seulement songé ! J’étais folle, vous dis-je, puisque je comptais qu’il aurait peur ! folle puisque cela seul occupait ma pensée que dans huit jours, je le reverrais encore ! Pouvais-je d’ailleurs me douter vers quoi j’allais ? On va… on va… chaque seconde qui tombe semble rapprocher de ce qu’on espère, mais on ne soupçonne pas ce qui sera. Quand, le délai accompli, je revins à la banque, Dieu m’est témoin que j’arrivais, ivre du seul bonheur de l’approcher ! Cela, c’était ce que j’espérais et voilà ce qui fut. Je me présente : on m’éconduit. Je fais mine de le croire, j’attends au bas d’un escalier que les abords redeviennent muets ; puis je remonte, vais droit à son bureau et pousse la porte sans frapper… On ne m’avait pas trompée : personne ! Ainsi mes espoirs étaient vains et il s’est dérobé ! Que je me dérobe à mon tour, tout est fini… Ah ! faire quelque chose… mais quoi ?… Comment décider sans délai, puisque je vous ai déjà dit que je n’y avais jamais réfléchi ? Comprenez-vous au moins où j’en étais ? Je restais là, titubant dans la pièce abandonnée, assurée, si je ne tentais rien, de le perdre tout à fait, appelant à mon secours les murs, les tables, toutes choses qui m’entouraient et qui restaient muettes, alors que l’une d’elles peut-être détenait mon salut ! Je restais là et ma cervelle demeurait vide ; mes mains fouillaient, agitaient des papiers que je ne lisais pas, bouleversaient des feuillets, et pas une lueur pour m’orienter, pas un projet viable ! Non contente de chercher sur la table de René, je passe à une autre qui, au delà d’une porte grande ouverte, a l’air de m’appeler : mêmes gestes inutiles… Savais-je seulement ce que je cherchais, et pourquoi ?… Tout à coup, des pas dans le corridor, quelqu’un vient : affolée, je quitte la table. Pour fuir, machinalement, je repasse par le bureau de René. Au moment d’atteindre la porte, j’ai le temps de m’apercevoir que je tiens encore une liasse dans la main, je la jette au hasard… Il paraît que c’était de l’argent, des billets… Je jure qu’à ce moment je ne m’en doutai pas ! Et éperdue, je m’évade, disparais. Je croyais n’avoir vécu qu’un instant d’effroi ; je tentais déjà de me dire : « Tout à l’heure, oui, tout à l’heure, dès que je serai calme, je découvrirai la solution : on aborde toujours, quand le port est en vue ! » Je le répétais, je parvenais presque à m’en convaincre, et sans le savoir je venais de creuser la fosse où mon amour allait crouler !
Je continue de reproduire le récit de mademoiselle Lormier comme je le puis ; à travers moi, il reparaît décoloré, telle une fleur séchée qu’on retrouve entre deux feuillets de livre. L’attitude, l’accent, le rendaient unique, et quelle lumière pour l’auditeur que j’étais ! Grâce à lui, non seulement les événements reprenaient leur véritable sens, mais je commençais à comprendre que le drame qu’ils résumaient méritait peut-être autant de pitié que celui sous lequel venait de succomber René.
Mademoiselle Lormier reprit :
— Oui, j’avais fait cela… moi seule… sans le savoir… On s’imagine que le passé n’existe plus, on croit que les actes, une fois commis, cessent de vivre et vont rejoindre le tas mort des œuvres périmées : duperie ! une heure après ma fuite, la voix qui avait été ma servante fidèle, que j’avais conduite, orientée, dirigée, et à laquelle je ne songeais plus parce qu’elle m’était devenue inutile, s’élevait à nouveau, mais sans moi, et malgré moi ! Et savez-vous ce qu’elle annonçait ? qu’on avait volé la banque ! que René était le voleur !
Ici, mademoiselle Lormier eut un rire strident.
— Je me demande si vous percevez le tragique de ce qui arrivait là ? Je déplace des papiers par hasard : un courant d’air entré par la fenêtre aurait pu produire le même résultat : il ne s’est rien passé, et sans que j’aie jamais deviné comment, ceux-là même dont je m’étais servie jusqu’alors, s’emparent de ce néant, en font le scandale qui va nous emporter tous. Le premier qui m’en parla, me parut fou : je ne compris pas d’abord, puis je criai : « C’est imbécile ! Vous savez bien qu’un homme de son rang ne vole pas ! » Mais un autre suit, encore un autre, chacun riposte : « Vous-même, rappelez-vous ce que vous pensiez de lui ! Il ne change pas : c’est vous qui avez changé ! » Ah ! voilà l’abominable ! pas un qui ne dresse contre moi mon propre témoignage ! Et le néant qui s’enfle, grossit, devient peu à peu une telle réalité que René lui-même finit par y croire, et m’accuse à son tour ! Je l’avais menacé : j’étais revenue ; tout coïncidait. Si absurde que cela fût, je ne pouvais plus être à ses yeux qu’une voleuse !… Après… après, en vérité, je perds le fil, je ne parviens plus à préciser… J’ai souffert, comme au moment d’une mort. Même si les Traversot l’avaient chassé, je savais que je n’arriverais plus à le rejoindre. Je n’imaginais pas qu’un tel désastre fût compatible avec le pouvoir d’exister, et je persistais à vivre ! Je n’imaginais pas non plus qu’on pût aller plus loin dans la douleur ; cependant, le lendemain matin, je l’ai rencontré. Je voulais fuir, il m’a retenue. Je voulais me taire : cinglée par son mépris, je n’ai pas retenu les seules paroles que je n’aurais jamais dû prononcer. Ce n’était pas assez de le perdre : je le tuais !
Après ces mots, l’accablement qui succède à de telles confidences, une lassitude d’âme qui nous obligea, elle à rester immobile, comme si elle voulait parler encore, et moi, à guetter une suite à ces aveux, bien inutile en vérité, toute la lumière ayant paru.
J’imagine que nous éprouvions aussi un égal soulagement. N’oubliez pas que la disparition de René apprise le matin avait fait de nous des cordes vibrant au moindre souffle. Certains accords nous auraient fait crier. C’est un immense repos que de pouvoir se retourner alors vers le passé, en n’ayant plus à lui demander : « Que contenais-tu ? »
— Je comprends, lui dis-je enfin, que vous soyez tentée de comparer votre souffrance à la sienne : vous êtes très malheureuse…