En même temps, elle se redressa : elle avait pris une expression nouvelle : on n’y lisait pas comme auparavant le désespoir de la femme qui s’abat sur le cadavre de son amant : c’était autre chose encore, plus poignant, — un mélange d’horreur et de défi devant la destinée qu’on évoque. Enfin, elle aussi, allait se libérer ! J’avais cru, en exigeant qu’elle parlât, venger mon ami ; nous ne savons jamais où nous mène la volonté des morts ! Sans m’en douter, je venais d’offrir la seule minute où, certaine de ne pas exposer ses secrets, mademoiselle Lormier pourrait cependant les crier à voix haute, et goûter le soulagement prodigieux de ne plus se taire !
Il y eut un arrêt, — le dernier. — Je trouvais inutile désormais d’interroger. Elle n’avait plus l’air d’ailleurs de songer à moi. Quand elle commença, elle avait aussi changé de voix ; son récit s’adressait vraiment à un autre et, passant par-dessus moi, gagnait les régions mystérieuses où doit planer l’invisible. Je ne me sentais plus qu’un témoin ; le juge était ailleurs.
Ce ne furent d’abord que des phrases brèves, de simples mots de rappel, sans détails, presque sans lien, tant il s’agissait là de choses certainement connues, ou encore évidentes… Comme elle l’avait aimé ! de la seule manière qui pût être la sienne, c’est-à-dire sans mesure.
— J’ignorais tout de lui, et à peine l’ai-je aperçu, j’ai compris que je ne vivrais plus que pour lui…
Puis, tout de suite, l’obstacle qui se dresse. René, assure-t-on, est riche, de famille noble ; elle, au contraire, se croit pauvre, et quelle extraction que la sienne, puisque son grand-père est un vannier mort en prison ! De plus René est beau ; elle s’exagère sa laideur. Cependant, elle s’informe : elle a appris qu’une ancienne amie de sa mère est demoiselle de compagnie chez une dame Manchon : qui sait s’il n’existe pas une parenté entre cette dame et René ? Elle écrit… La même semaine, son père lui révèle qu’elle est riche, et Lapirotte répond…
— Ah ! cette fois le hasard m’arrivait les mains pleines : avec quelle joie l’ai-je accueilli ! Il fallait le maudire et j’ai vu le ciel s’ouvrir ! Non seulement la question de fortune n’existait plus, mais devenue intarissable, Lapirotte me livrait tout le passé de René et jusqu’au roman de sa naissance ! Ainsi, rien ne nous séparait plus : la route libre… Je rêvais… Rêve encore, quand un soir, dans la gare, pour la première fois j’ai entendu sa voix, serré mon bras contre le sien… Mais pourquoi me suis-je tue ? Quelle absurde foi dans une chance qui m’avait déjà trop servie, a retenu sur mes lèvres l’aveu dont le désir me bouleversait ?… Une heure après, le cœur de René se fixait ailleurs : tout était perdu, ou plutôt non, tout commençait…
Je ne rends jusqu’ici, bien entendu, que l’essentiel. Je me rappelle qu’arrivée à ce point, mademoiselle Lormier eut une redoutable hésitation. Je craignis qu’elle ne s’évanouît : mais au contraire, c’est à partir de là qu’elle sembla saisir corps à corps le passé, convaincue sans doute que plus elle y jetterait de lumière et mieux elle se justifierait.
— Et d’abord j’avoue ! Quand on aime comme j’aimais, on ne renonce pas : on se bat. Fiancé ailleurs ? soit ; hé bien ! patiemment, de loin, sans paraître, je dénouerais son lien. J’avoue tout, je le répète : oui, j’ai voulu qu’abandonné par celle qu’il s’imaginait désirer, victime de circonstances qu’il ne connaîtrait pas, il me retrouvât ensuite, lui apportant pour le consoler la merveille d’une passion sans égale. Quant au moyen, qu’importe ! dès qu’on défend sa vie, qui donc y va regarder de près ? Ce moyen était là, devant moi : je l’ai pris. L’histoire de la naissance, après m’avoir rapprochée de lui, allait chasser les Traversot. Il suffisait de parler. Je n’ai pas hésité. Oh ! ne croyez pas que ç’ait été simple ! Pour ne pas me découvrir, il a fallu prendre un détour, cheminer obliquement, me faire sans qu’on le sût la voix d’une ville… Je luttais, moi, à l’aide de l’impalpable ; songez qu’il s’agissait d’atteindre l’ennemie sans effleurer René ! Je ne prétendais que répandre un bruit, assez pour effrayer, trop peu pour une certitude… Et voici la merveille, j’ai failli réussir !… Coup sur coup, j’appris la rupture des fiançailles, le départ de René… madame Manchon, qu’on attendait, se refusait à paraître… Une courte patience, enfin mon tour venait !… Soudain, l’écroulement. Quelles explications René avait-il reçues, données ? je l’ignore ; mais madame Manchon retirait son refus, les Traversot rouvraient leurs bras. Avoir vécu ces heures, quelle torture ! J’ai souhaité mourir : surtout, j’étais devenue folle. C’est qu’aussi tous les jours, il passait devant moi pour aller chez l’autre ! J’avais beau projeter vers lui mon être, implorer en silence l’aumône d’un regard, il ne m’avait même jamais vue ! Et je décidai qu’une fois au moins, il me verrait, m’écouterait… J’allai chez lui : je ne calculais plus mes mots, j’ordonnais, je menaçais…
Ici, je ne pus m’empêcher d’interrompre :
— Je sais, murmurai-je, il m’a tout raconté…