Les bureaux de l’œuvre étaient installés rue Notre-Dame : toutefois, l’âme en était ailleurs, chez une femme dont chacun s’accordait à reconnaître l’énergie, l’extrême générosité et qui, sans quitter jamais sa chambre, trouvait pourtant le moyen de galvaniser les volontés.

Appelé auprès d’elle, je ne sais plus à quel propos, j’eus la chance de lui plaire et devins une sorte d’agent de liaison entre elle et l’office qu’elle dirigeait de loin. Durant les quatre mois de mon séjour à Versailles, j’ai donc vu, à peu près tous les jours, celle que nous continuerons d’appeler madame Manchon, et travaillé pour elle.

L’impression qu’elle fit sur moi est difficile à définir, tant il s’y mêle de sentiments divers.

Le premier abord éloignait. D’une politesse froide et mesurée, elle avait des manières brusques, un regard glacé, et ne marquait d’intérêt pour rien, pas même pour l’entreprise à laquelle elle consacrait son temps. Par contre, un sens pratique, une méthode, une clarté de jugement qui s’imposaient, et maintes fois nous firent trouver la voie dans les cas épineux. Bref, une individualité supérieure qu’on n’avait pas envie d’aimer, faute peut-être de sentir qu’elle ne désirât l’affection de personne.

En d’autres temps, sans doute aurais-je été curieux du passé de madame Manchon : mais alors, la tragédie était trop le lot commun. Les heures manquaient pour s’occuper d’événements rétrospectifs que la guerre reculait vers un lointain de préhistoire. Si j’admirais la lucidité de madame Manchon, et l’emploi qu’elle donnait à sa fortune, je ne me souciai donc jamais de l’interroger sur sa vie personnelle. Elle n’encourageait pas d’ailleurs aux confidences. Évidemment, j’aurais dû songer que pour en arriver au point où elle était, il est nécessaire de venir de très loin : je n’en fis rien, et je n’aurais même jamais soupçonné que tant de calme extérieur recouvrît un drame encore saignant, si, un jour et par hasard, un rais de lumière n’avait filtré devant moi, à travers l’entre-bâillement de cette âme jusqu’alors toujours fermée.

De ce jour, à dire vrai, je n’avais conservé jusqu’à ce soir que des impressions confuses. Tout à l’heure, seulement, en vous écoutant, j’ai compris ce qu’il me donna. Si je m’efforce à mon tour de le ressusciter devant vous, ce ne sera pas uniquement pour la satisfaction d’ajouter à vos récits un autre qui leur est lié : en réalité, je crois vous apporter avec lui le dénouement : mieux que cela, une réponse à nos tourments…

Cela se passa un certain après-midi de dimanche, en janvier 1915, si ma mémoire est fidèle.

Suivant l’habitude, j’étais arrivé avec mes dossiers et, installés dans la chambre de madame Manchon, nous en commencions l’examen, quand un coup de timbre retentit à l’entrée.

Il devait être environ trois heures. Comme il y avait ordre de ne pas nous déranger, nous ne songeâmes pas à interrompre le travail : mais presque aussitôt, la domestique parut :

— C’est, dit-elle, le nouveau locataire du second qui voudrait faire visite à madame.