« Œuvre tragique : soit. La mort aussi en est une autre. Mais on n’aborde l’inconnu, mentalement ou réellement, qu’à travers des cris et des sanglots, c’est-à-dire par la souffrance ! La Vie, la Mort, même chose ! rien de plus qu’un chemin, le grand chemin qui mène à l’inconnu !…

D’un geste large, l’abbé montra la perspective de la chaussée que nous ne cessions de suivre.

— On marche… on va devant soi… comme ces gens, là-bas, qui nous précèdent : on avance à pas toujours plus lourds, sans se connaître, sans regarder autour de soi, uniquement à la fatigue de la côte et à la rudesse du fardeau… et c’est la Vie ! On approche ensuite du sommet… Ah ! justement ! l’un de ces gens y arrive… La silhouette se détache sur le fond net du ciel… Voyez ! ce n’est plus, ainsi qu’auparavant, une forme confuse : maintenant, on distingue les vêtements… la coiffure… une femme… Comme elle paraît grande, malgré la distance ! Mais les pieds disparaissent… les jambes… le buste est mordu… Apercevez-vous encore la tête ?… Plus rien et c’est la Mort !

« Oui, cette femme vient bien de disparaître, ainsi que disparaissent les morts. Cependant, vous êtes sûr, n’est-il pas vrai, absolument sûr que sa disparition n’a pas arrêté le voyage et qu’elle va quelque part ? Vous en êtes sûr, parce qu’on ne suit jamais une route sans un but à atteindre, parce que vous savez d’expérience la toute-puissance de l’appel de la route. Ah ! cet appel magnifique vers le gîte d’étape, la demeure ancestrale, ou le paysage dont on rêve ! cet appel, sans lequel on ne saurait où orienter son pas et qui, en ce moment, fait que nous-mêmes ne souhaitons d’aller ni à droite ni à gauche, mais préférons gravir la côte, pour découvrir un horizon dont nous ne mettons pas l’existence en doute, bien que nous ignorions quel il peut être !

« Vous souhaitiez apprendre, monsieur, la raison dernière de la souffrance dans le voyage qui nous emporte à travers le temps : cette femme vient de parler pour moi. La souffrance est l’appel de la route. Si pénible que soit l’effort, marchons, guidé par lui, vers le pays où j’espère que la Justice de Dieu perdra son obscurité, parce qu’il y fait toujours clair…

« Ainsi soit-il !

Après ceci, l’abbé se tut.

Ne pensez-vous pas, mes camarades, qu’il avait répondu à vos questions et que le plus simple est d’arrêter là nos récits ?

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Duclos et Tinant approuvèrent d’un signe. Nous nous sommes quittés ensuite. Chacun, depuis lors, gravit sans doute aussi la côte : mais où sont-ils ?…